Analyse : Co-opétition

Par Eric Ng Ping Cheun O commentaire

La National Export Strategy que vient de lancer le Premier ministre porte visiblement la marque de l’International Trade Centre, qui est foncièrement contre le protectionnisme commercial. À l’heure du Brexit et du trumpisme, le gouvernement mauricien fait le pari de l’ouverture économique. La concurrence et le libre échange, puisque c’est de cela qu’il s’agit, représentent bien une stratégie commerciale qui rapportera des dividendes économiques à la longue. Reste qu’une stratégie nationale d’exportation doit inclure une stratégie de négociation avec les partenaires commerciaux, notamment avec la Grande-Bretagne. Les parties prenantes peuvent ne pas vouloir coopérer sur le dossier Chagos, mais en économie internationale, la coopération va de pair avec la compétition, ce qui donne lieu à la « co-opétition ».

La coopération, les Mauriciens connaissent son importance. Comme l’écrit Arancha Gonzalez, la directrice de l’ITC, « le premier miracle économique des Mauriciens a été rendu possible grâce à son processus politique démocratique marqué par la volonté d’une coopération efficace entre les secteurs public et privé et la société civile ». À charge pour nous de transposer cette volonté de coopérer au niveau international des négociations commerciales. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix, étant très dépendants de la coopération bilatérale. Nous ne sommes pas les États-Unis qui, grâce à leur vaste marché domestique, peuvent se permettre des accès de protectionnisme de temps à autre. Etant un très petit marché, l’île Maurice est condamnée à s’ouvrir aux vents du libre échange pour accéder aux marchés extérieurs.

Des industriels locaux persistent à mener un combat d’arrière-garde en faveur d’un « protectionnisme ouvert ». Le pays ne saurait adopter une telle posture dans un contexte où, selon Arancha Gonzalez, « la montée de la tentation protectionniste qui se fait jour à travers la planète fait peser une menace particulièrement lourde sur les petites économies de marché ». Or il est à craindre que notre Premier ministre et ministre des Finances décide de freiner l’importation des produits de consommation. Ce faisant, il se mettra en porte-à-faux avec ses déclarations faites devant Business Mauritius le 13 février dernier : « Our trade and industrialisation policies will be driven by the need for our country to be globally competitive across all sectors, including the domestic-oriented industries. And our policies will also be firmly anchored to the foundation of free market and economic openness. » Il précise aussi que « Mauritius must not and will not fall to the temptations of protectionist pressures. Mauritius will not crawl back into its protective shell. » Et pour promouvoir l’internationalisation des Petites et moyennes entreprises, il les invite à « participate in the new outward-looking thrust that we need to give to our economy ».

Le gouvernement doit « walk the talk ». Il n’y a pas de signal plus confus que le décalage entre les discours et les actes. On ne peut pas tenir un discours libéral pour ensuite accomplir des actes protectionnistes. Ce n’est pas ainsi qu’on détermine une stratégie. Si l’on fait face au dilemme du prisonnier, on n’est pas dans la dualité entre libéralisme et protectionnisme, mais plutôt dans un jeu stratégique ayant pour symétries concurrence et coopération.

La co-opétition, par contraction de coopération et compétition, signifie que la vie économique est un jeu évolutif de concurrence et de coopération où les intérêts économiques sont à la fois substituables et complémentaires. Les pays ne doivent pas se limiter aux relations de concurrence, car ignorer la complémentarité peut être aussi suicidaire qu’oublier la concurrence. De même, sur le marché intérieur, les entreprises doivent intégrer concurrence et complémentarité. Il vaut mieux avoir une stratégie de fidélisation que baisser ses prix pour attirer les clients des concurrents, provoquant ces derniers à riposter de manière agressive.

L’île Maurice sera appelée à négocier de nouveaux accords commerciaux avec la Grande-Bretagne en raison du retrait de celle-ci de l’Union européenne. La négociation peut être appréhendée comme un jeu. Un recours à cet outil de la théorie des jeux qu’est la co-opétition peut s’avérer utile pour notre pays. Les forces de la concurrence demeurent puissantes, mais la coopération constitue une prime. À la partie mauricienne d’abattre ses cartes.

Dans un jeu de cartes, il y a 26 noires et 26 rouges. Supposons que la Grande-Bretagne négocie avec 26 pays individuellement : elle a les 26 cartes noires, et eux ont les 26 cartes rouges. Les joueurs sont rémunérés en fonction de leur capacité à constituer une paire bicolore de cartes. L’asymétrie dans la répartition des cartes modifie les pouvoirs de négociation. Les pays qui croient que la Grande-Bretagne a toutes les cartes en main lui céderont leur carte à un prix dérisoire. Le dernier pays qui se verra proposer le marché sait que la Grande-Bretagne a absolument besoin de lui. Il peut donc négocier un partage moitié-moitié des gains, sauf que tous les pays font le même raisonnement.

Mais la perfide Albion, pour augmenter son pouvoir de négociation, cache une carte et déclare disposer de 25 cartes noires. Comme elle ne propose que 25 négociations, le dernier pays ne gagnera rien. Chacun se précipitera sur elle. Maurice sera-t-elle parmi les 25 plus rapides ? Avec un gouvernement englué dans des scandales, avec un ministre des Finances à temps partiel et avec un ministre des affaires étrangères méconnaissable, elle aura à sortir son joker.