Faut-il changer la langue de l’hymne national mauricien ? Quarante ans après l’Indépendance de Maurice, cette question se pose et fait débat chez  ses partisans et adversaires, alors que l’introduction de la langue créole à l’école fait son chemin. Certains affirment qu’il est impératif de garder l’originalité du texte, d’autres  expliquent que l’expression de la chanson dans sa langue maternelle vient du plus profond du coeur.

Le 11 mars dernier, au St Helena’s College de Vacoas, l’hymne national mauricien est chanté en anglais et en créole. La solennité de la cérémonie du lever du drapeau a été grandiose. “Avec l’invitée d’honneur, Mme Sheila Bappoo, les élèves ont exécuté l’hymne en anglais. Puis, dans la suite du programme, un groupe de Form V l’a chanté en créole au son de la ravane”, raconte la rectrice, Shamila Warsalee.Ces élèves, au nombre d’une vingtaine, sont fiers d’être Mauriciens. Alors, pour exprimer leur patriotisme, ils ont préféré chanter la version créole traduite par Tahir Pirbhay.

Le thème “Nu pei nu fierté” a été mis en avant lors de cette célébration. “Nous mettons en avant les valeurs, surtout le respect, car nous voulons éliminer le racisme et mettre en avant le mauricianisme”, précise la rectrice. Chanter en créole n’a rien de dégradant, poursuit-elle. “ Au contraire, les élèves ont aimé. Certains m’ont même dit qu’ils ont mieux compris les paroles de l’hymne. C’est au son de la ravane qu’ils l’ont fait avec tout le respect qui lui revient.” Pour Tahir Pirbhay, chanter son hymne dans sa langue maternelle est une fierté.

La version de Dev Virahsawmy, linguiste, date de quelques mois seulement. Il s’est inspiré de l’original pour livrer une traduction, qui, selon lui,
s’inscrit dans la logique de l’Indépendance. En contact avec des amis et des proches, il affirme que l’idée de chanter l’hymne national en créole est de  plus en plus acceptée, puisque le créole est notre langue nationale. La langue créole, dit-il, est une langue ancestrale utilisée par 25% des afro-créoles. Mais, il constate avec regret que cette langue ancestrale n’est pas suffisamment reconnue et enseignée.

Un génocide intellectuel
Or, à ce jour, la langue créole est la langue maternelle de 80 % de la population. “ Partout dans le monde, l’éducation de base commence par la langue maternelle et à Maurice notre façon d’enseigner pénalise 80 % de nos enfants. Ils ne peuvent donc se développer normalement; c’est un crime contre les enfants que nous sommes en train de commettre. Nous sommes en train de pratiquer un génocide intellectuel ”, affirme-t-il.  Le linguiste fait observer que les afros-créoles ont donné à l’île Maurice un trésor, une langue nationale. A ce titre, nous leur devons  une reconnaissance éternelle.

La traduction de Dev Virahsawmy tente de respecter au maximum le texte original. Sa version a recours à l’anglais du 17ème siècle. Est-ce un anachronisme volontaire ou le choix pour un anglais cher à ce prof de littérature anglaise? “ Si nous voulons construire une nation, il nous faut  développer les valeurs nationales. Il faut savoir l’enseigner pour que les enfants soient les gagnants !”

Pour notre interlocuteur, les conditions sont propices pour initier une réflexion en faveur d’une interprétation officielle de l’hymne en créole. Et pourquoi pas, l’année prochaine ? “L’hymne n’est pas la propriété d’un individu, mais celle de l’État et des citoyens mauriciens. S’il faut faire des ajustements, il est possible, mais dans la
concertation.”

La musique est un élément important dans son exécution. Certains enfants et adultes, explique Dev Virahsawmy, éprouvent des difficultés à chanter la partie “As one people.” Pour régler ce problème, il souhaite rencontrer le compositeur Philippe Gentil pour faire un réajustement.