Un soleil de plomb inonde de ses rayons la région de Rivière-Noire. La route est déserte, troublée de temps à autre par le passage de quelques voitures. L’endroit où l’on va ne dispose d’aucun panneau de signalisation. Il a été baptisé Karo Calyptus. Le temps est comme figé dans ce “trou perdu” où se dressent çà et là quelques bicoques délabrées et rafistolées avec des feuilles de tôle.
C’est sur ce terrain de l’État que tentent de survivre une quarantaine de familles. Ici, les enfants, aux frêles silhouettes, fagotés de vêtements élimés, marchent nu-pieds. La majorité des habitants ne savent ni lire ni écrire. Venant de familles pauvres, la misère semble s’attacher à eux comme une seconde peau. Merlaine, une Rodriguaise de 26 ans, est en train de vider quelques poissons que son époux Steeve a pêchés un peu plus tôt ce mercredi. La prise n’a pas été fructueuse. N’empêche que Steeve, 34 ans, et sa famille auraient de quoi manger ce soir. “Je n’ai eu que Rs 50 aujourd’hui sur la vente de mes poissons”, lâche Steeve. Une somme dérisoire pour ce père de famille qui a quatre enfants à nourrir. “Parfois, j’obtiens Rs 100. Des rares fois Rs 200. C’est loin d’être suffisant surtout avec les enfants qui grandissent – l’aîné a 8 ans et le benjamin 6 mois – et la vie devient de plus en plus chère”. Incapable de payer l’électricité et l’eau, cette famille s’éclaire à la lueur des bougies et s’approvisionne en eau chez un voisin.
Plus loin vivent Mirella (25 ans), Tristan (27 ans) et leurs trois enfants. Pour accéder à leur maison, il faut emprunter un petit sentier rocailleux bordé de chaque côté par de hautes herbes. La maison, qui se situe à proximité d’un petit canal desséché, se tient toute raide dans un bas-fond. C’est une bicoque sans confort sans salle de bains ni toilettes, tout comme les autres maisons qui les entourent. “Quand il pleut, la maison est complètement inondée par l’eau du canal. Le toit devient alors une vraie passoire”, explique Mirella.
230 poches de pauvreté
Cette famille vit elle aussi de la pêche. “Parfois, nous rentrons bredouilles. Alors, nous mangeons des palourdes pour le dîner pour ne pas dormir le ventre vide. Bien souvent, nous ne prenons qu’un seul repas par jour”, confie-t-elle. Mirella travaille depuis l’âge de 12 ans. Elle a été ‘helper’, ensuite bonne avant de se mettre à la pêche. Depuis janvier, ses enfants ne partent presque plus à l’école car elle n’a pas d’argent pour leur acheter du pain. Pourquoi? “Je ne savais pas que le gouvernement donnait une aide sociale aux nécessiteux”, répond la jeune femme. Elle ne semble pas plus au courant de l’encadrement qu’offre l’Empowerment Programme aux pauvres.
A quelques mètres plus loin, Sochil, la “nani” de Karo Calyptus – elle est âgée de 70 ans – fait bouillir la marmite avec un salaire mensuel de Rs 2 000. La septuagénaire, qui vit avec son fils, est jardinier. “Quand je paie l’eau, l’électricité et le téléphone, il ne me reste pratiquement rien. Je me rappelle qu’à mon époque, avec Rs 3 seulement, la tente ‘ration’ était remplie à ras bord. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La vie est tellement difficile.”
Suzy, 31 ans, a elle perdu tout espoir d’une vie meilleure. “Je fais de l’artisanat pour essayer de m’en sortir, mais il n’y a personne pour les acheter. Je ne dispose pas d’un lieu pour attirer les clients. Nous sommes des laissés-pour-compte.”
Karo Calyptus est l’une de 230 poches de pauvreté identifiées à Maurice. 7 200 familles vivent avec un minimum de Rs 100 par jour et 26 900 ménages pauvres, soit 106 100 personnes vivent avec Rs 300 quotidiennement, selon les chiffres officiels. La pauvreté sera abordée sous tous ses aspects durant ce week-end lors de la conférence de la Southern African Development Community (Sadc) sur la pauvreté et le développement. Elle a démarré vendredi et durera jusqu’au dimanche 20 avril au Centre de conférences Swami Vivekananda, à Pailles. Le thème choisi est : “Intégration économique et régionale : une stratégie pour l’éradication de la pauvreté vers un développement durable”. Pour Rama Sithanen, l’heure est grave car la planète est confrontée à la double crise alimentaire et énergétique. “Il faut prendre des actions concertées et accélérer les mesures pour réduire le nombre de pauvres à 50 % d’ici à 2015 conformément aux objectifs du millénaire.”
Chaque pays viendra avec son plan stratégique. Un ‘Regional Poverty Reduction Framework’ serait adopté à la conférence tout comme il sera question de la mise sur pied d’un observatoire sur la pauvreté.
D’après les experts, la pauvreté absolue peut être éradiquée avant 2025.