Si on se fiait aux chiffres, en un tournemain on éradiquerait la pauvreté à Maurice et à Rodrigues. Toutefois, tous ceux qui oeuvrent contre la précarité – syndicalistes, ONG et travailleurs sociaux – avancent que les poches de pauvreté sont plus nombreuses que l'on y croit. « It is simply mushrooming », lâche la députée Nita Deerpalsing dans l’interview qu’elle nous a accordée.

Sirikisoon Choteea symbolise l’extrême précarité. Il loge à Bambous Virieux, sur la zone côtière de l'Est de l'île. Cet homme à l’allure frêle est âgé de 98 ans. Il vit seul dans ce qu'on hésite à appeler une maison, faite de vieux bois et ne contenant que deux pièces. Pour accéder à l’intérieur, c’est tout un effort à entreprendre.

Difficile de différencier la porte principale du reste, car la maison est entièrement peinte en bleu. On se croirait dans les années 70. Les enfants et autres petits-enfants de cet homme qui sera centenaire dans deux ans sont partis habiter à Plaine Magnien.

Une fois à l’intérieur de la bicoque, c’est un autre décor de l’île Maurice de 2008. Ensuite, sa maison est bourrée de toiles d’araignée et il y règne un désordre résultant de la vétusté des lieux.

Ses vêtements entassés dans un coin sombre sont tout mouillés. « Mové temps ek la caze la coulé, beta », dit-il comme pour répondre à notre étonnement. Un regard vers le toit et c'est tout un dédale de sacs en pastique qu'on y décèle. Le vieux ne peut même pas vider l'eau qui s'y est entassée depuis des jours. De peur de se casser la figure en grimpant sur une vieille chaise brinquebalante.

Sur ce qui lui sert de table à manger, ne parlez pas d'hygiène : pots de beurre, boîtes de pilchards, vieux oignons entamés, du piment sec, un bougeoir et du pain traînent. Ces boules de farine brunies semblent rassises. « Mo meme mo faire mo dipain couma mo gagné », nous dit-il d'une voix à peine audible.

Du pain datant de plusieurs jours
Effectivement, le vieillard confectionne lui-même ses pains, mais ceux devant nous datent de plusieurs jours. Pour les rendre mangeables, il nous déclare qu'il les fait griller sur son vieux primus à pétrole. L’électricité, il ne connaît pas. Encore moins l'eau courante.
 
à son âge avancé, Sirikisoon est aujourd’hui malade. Néanmoins, avec son allocation de pension de vieillesse, il a pu acheter quelques planches en pin pour réaménager ce qui l'abrite du froid et du soleil. Ce vieil homme survit à Bambous Virieux avec l'aide rare, de temps en temps, des voisins. Il attend la fin, dit-il, pour tourner le dos à jamais à la misère noire et à son peu enviable vie de presque centenaire.

«L’inégalité sur les revenus est criante»
La pauvreté ne touche pas uniquement les lointains villages, elle frappe de plein fouet les faubourgs des villes : Karo Caliptys, Tranquebar, les flancs de Vallée Pitot, Cité Barkly, à Beau-Bassin, Cité Anoshka, Cité Mal Nourri, Bois Marchand, Cité Tôle. La liste n’est pas exhaustive.

Dans ces quartiers, la misère est légion. On vit avec, comme une fatalité. Pourtant, beaucoup tentent de s’en sortir. Mais ils sont happés par plusieurs autres facteurs, qui agissent Des familles entières vivent au-dessous du seuil de pauvreté à Rodriguescomme des boulets. Il y a bien l'aide sociale, l'assistance des ONG et les dons de matériaux pour construire un toit. Mais rien n'y fait. Ils pataugent toujours dans une misère profonde, presque inhumaine. Des fois par manque d’opportunités.

C'est
ce que décrient les syndicalistes qui mettent tout sur le dos de Rama Sithanen et ses réformes économiques. Ashok Subron s’emporte lorsqu’il évoque la misère, mais il se défend d'être simpliste dans son analyse. Il a recours aux chiffres pour démontrer que le pouvoir d'achat a pris un sale coup depuis ces deux dernières années. « L'inégalité sur les revenus est devenue criante depuis 1996. Le Gini co-efficient est passé de 0,387 à cette année pour atteindre 0,389 en 2006/07 avec le budget de Sithanen. Plus ce coefficient est grand, plus l'écart entre les riches et les pauvres s'amplifie », dit le syndicaliste.

Pour lui, même si le ministre du Travail se réjouit d'avoir créé des emplois, la situation demeure précaire. Il s'explique : « La croissance a été de 3,8 % en 2005-06 alors que l'inflation a été de 6,8% et Rama Sithanen a le culot de venir dire qu'il n'y a pas perte de pouvoir d'achat ? »

Pour Ashok Subron, cette pauvreté est due à plusieurs facteurs : « D'abord, il y a la dépréciation délibérée de la roupie en 2006-07 pour enrichir sans aucune pudeur les secteurs d'exportation. En fait, les travailleurs ont subventionné les patrons qui ont beaucoup gagné, alors que le salaire de base des employés de la zone franche est de Rs 2 800, et ce depuis 1987. Pour gagner plus, les employés doivent se tuer au travail en faisant 55 heures par semaine ».

«Élimination des subsides»
Il égratigne également le gouvernement sur le Empowerment Fund : « L'argent de Empowerment Fund provient de l'élimination des subsides sur le riz et la farine et le non-paiement d'une compensation intégrale aux fonctionnaires a fait gagner à l'État Rs 2 milliards. Le gouvernement refuse de voir que la pauvreté est inhérente à la politique ultra-libérale. Donc, le modèle de développement économique doit être revu ».

Un autre syndicaliste, de la GWF cette fois, fustige le fait que le salaire minimum a été réduit par le gouvernement. Selon Clency Bibi, « Rs 1,4 milliard ont été transférées des poches des travailleurs pour atterrir dans celles des patrons du secteur privé quand la compensation n'a pas été au barème exigé par les syndicalistes ».

Il avance également que le chiffre de 7 250 familles pauvres est farfelu : « Il faut que ceux qui avancent ce chiffre descendent sur le terrain et ils constateront que leurs chiffres devraient être multipliés par trois ».

Finalement, tous ces débats autour de la pauvreté ne donneront rien si effectivement un véritable audit n'est pas effectué dans les diverses poches de pauvreté que compte notre pays. Il ne suffit pas de s'asseoir dans des douillets bureaux et de travailler des chiffres disponibles. La vérité est tout autre. Sir Anerood Jugnauth avait dit que « la moralité pas rempli ventres ». Dans la même veine, Nita Deerpalsing ajoute que « les statistiques ne remplissent pas les ventres ». Comme quoi...

Rs 1 500 à Rs 1 800 par mois
La misère, c'est aussi celle que vit quotidiennement cette femme qui pleure encore la disparition, il y a deux ans, de son mari. Ce dernier n'a toujours pas donné signe de vie. Anita Gooroochurn, 45 ans, cueilleuse de thé à Bois Chéri, trouve difficile la vie depuis l'absence prolongée de son époux. De plus, elle doit subvenir aux besoins de sa fille de neuf ans qui est en Standard IV.

Quand il fait beau, Anita peut profiter pour faire des heures supplémentaires dans les champs de thé. Elle en a grand besoin. Ce bout de femme, qui paraît écrasée par la dureté de son travail, trime pour survivre. Elle touche en moyenne entre Rs 1 500 et Rs 1 800 par mois. Alors que le minimum vital établi officiellement par les statistiques est de Rs 3 818. « Mo oblizé travail boucou dans caro. Car paye moi d'après poids feye ki mo cassé. Si mové temps, mo na pas travay. Lerla la paie diminié », nous dit-elle.

Anita nous raconte qu'elle a dû inventer des prétextes pour convaincre sa fille de ne pas prendre des leçons particulières : « Mo péna casse pou paie leçon, mo bizin paie tou zafer et manzé pas bo marssé couma ou devete coné ».