Le Défi Media Group

La vie chère rend pauvre
http://www.defimedia.info/articles/1880/1/La-vie-chere-rend-pauvre/Page1.html
By Nathalie Marion Mungur
Published on 27th April, 2008
 
L'année 2007 a été marquée par une cascade d'augmentations. Nous ne sommes pas sortis de l'auberge car pour ce premier trimestre 2008, les prix s’envolent. Certains sont obligés de se serrer la ceinture, tandis que d'autres n'arrivent même pas à joindre les deux bouts. La vie chère a fait de la classe moyenne une nouvelle catégorie de pauvres.
 

 
Pas de changement à l’horizon
En un an, la vie est devenue plus chère. Pas seulement pour les plus démunis, mais aussi pour les gens aisés. Avec une inflation qui stagne autour de 9 % par an, on assiste à une situation inédite : la classe moyenne s'appauvrit et a autant de difficultés à faire bouillir la marmite que les plus pauvres de la société.

Ce scénario, auquel peu d'économistes et de politiciens s'attendaient, est surtout le résultat de la hausse des prix des produits pétroliers – le cours du brut a dépassé les 110 dollars – et de la crise alimentaire.

Déjà au lendemain des législatives de juillet 2005, nous avions eu un premier signal avec une première hausse des prix du lait et des produits laitiers. Elle découlait d'une mauvaise production dans les pays producteurs comme l'Australie et la Nouvelle-Zélande. On en avait alors fait peu de cas. Mais au fil des mois, les prix, non seulement du lait, mais aussi de la farine et d'autres produits alimentaires, n'ont cessé de prendre l’ascenseur. La demande croissante de la Chine et de l'Inde pour les céréales et autres produits carnés ont poussé leurs prix à la hausse. La production d'agrocarburants à partir de céréales telles que le maïs, le blé et le sorgho a aussi contribué à la hausse des prix des produits alimentaires.

Entre-temps, à Maurice, la vie devenait de plus en plus difficile pour les gens de la classe moyenne. L'année dernière, le taux d'inflation approchait les 10 %. Ce qui était symptomatique de la cherté de la vie. Depuis le début de l'année, les prix ont continué à flamber. Le Bureau central des statistiques prévoit que l'inflation sera de 8,7 % cette année. Autant dire que nous devons nous préparer à huit mois difficiles.

L’histoire se répète
« Nous n'avions pas eu ces taux élevés depuis 17 ans. Cette année encore l'histoire se répète et cela pèse sur le pouvoir d'achat. Nous sommes en train de vivre une érosion énorme du pouvoir d'achat des Mauriciens », précise Jayen Chellum, secrétaire général de l'Association des Consommateurs de l'Ile Maurice.

(ACIM).. Ainsi les prix des produits et services de base ont pris l'ascenseur et les consommateurs, surtout ceux en bas de l'échelle, ont du mal à s'en sortir. Mais l'impact des augmentations a créé une nouvelle catégorie de pauvres.

« Nous avons une nouvelle catégorie de pauvres avec l’appauvrissement de la classe moyenne. Avec les enfants qui étudient, l'emprunt pour la construction, aussi bien que les différentes formes de taxes imposées depuis l'année dernière sur l'emprunt, les augmentations répétées ponctionnent de plus en plus les budgets de ménage de la classe moyenne, qui donc a du mal à s'en sortir », explique Jayen Chellum.

Selon notre interlocuteur, les revenus mensuels d'une famille de la classe moyenne se situent entre Rs 12 000 et Rs 30 000, et quand les dépenses y sont exclues, il ne reste pas grand-chose.

Pour le secrétaire général de l'ACIM, le gouvernement doit faire preuve de plus de vigilance au niveau des augmentations.

« L'Etat ne joue pas son rôle de façon dynamique. À titre d'exemple, récemment en Malaisie, suite à la crise alimentaire, le gouvernement a décidé de mettre de côté tous les projets afin de privilégier l’auto suffisance en riz. Pourtant ce pays n’importe que 30% de sa consommation de riz. Il est vrai que nous ne pouvons pas cultiver le riz à Maurice, mais le gouvernement doit prendre ses responsabilités. Il y a de grandes discussions mais pas de grand suivi dans les actions », précise Jayen Chellum.

Baisse modérée suite à l'appréciation de la roupie
Ils étaient contents les consommateurs quand ils ont appris que 26 produits connaîtront des baisses suite à l'appréciation de la roupie. Mais malheureusement, les baisses ne sont pas aussi flagrantes.

Jayen Chellum déplore que l'impact de l'appréciation de la roupie n'a pas encore été ressentie sur les produits.

« Quand il s'agit d'augmenter, les prix montent en flèche mais quand il faut baisser les prix, alors ils parlent de 'trends'. Je suis vraiment navré de constater que le gouvernement et le secteur privé ne jouent pas le jeu », précise Jayen Chellum.

Kishore Pertab : « Même les professionnels en souffrent »
« Il n’y a pas que les pauvres qui se plaignent de la vie chère ». Ces mots fusent de la bouche de l'avocat politicien Kishore Pertab. Les membres de la profession libérale font aussi face à la douloureuse augmentation des prix. « Quand il s'agit d’augmentations, alors on ne peut plus segmenter. Car tout le monde, même les professionnels de ma catégorie, en souffrent », précise l'avocat.

Avec une fille qui effectue ses études en Angleterre, le couple Pertab a dû réorganiser sa routine de vie pour faire face à la cherté de la vie. « Déjà que pour les études de ma fille, cela coûte énormément. Nous devons nous sacrifier, et depuis que tout a augmenté, cela devient plus compliqué », dit l'avocat Pertab.

Pour l'avocat, il est hors de question de renoncer à son confort quotidien. Même si pour cela il doit se tuer au travail. « Pour subvenir à mes besoins, je dois travailler plus. C'est-à-dire avoir plus de revenus afin de garder mes habitudes alimentaires et mon train de vie », indique Me Pertab.

Par ailleurs, en ce qu'il s'agit de réorganisation, Me Pertab a décidé de supprimer les grandes vacances à l'étranger. « Les vacances sont essentielles pour se relaxer. Mais, au lieu d'effectuer deux voyages chaque année, nous avons décidé de n’en faire qu'un », ajoute Me Pertab.

Malenn Oodiah : « Il faut faire face à la brutale réalité »
Les prix des produits de première nécessité ne cessent d'augmenter. Même les riches se plaignent de la cherté de la vie. Les Mauriciens arriveront-ils à sortir du guêpier ?
Oui, si on pense qu’il y aura une baisse du prix de ces produits de première nécessité. La hausse de prix provient d’un profond déséquilibre du marché. L’offre est en baisse, alors que la demande enregistre une forte augmentation. Cette situation est le résultat de plusieurs facteurs conjoncturels et structurels : dérèglement climatique, changement dans les habitudes de consommation des populations des pays émergents, détournement de terres de la chaîne alimentaire pour la production des bio carburants, etc. Le problème qui se pose et se posera, porte non seulement sur la question des prix mais aussi sur la question de la disponibilité de ces produits. Oui, on peut sortir du guêpier, moyennant qu’on place la politique agricole au coeur de notre stratégie de développement. Ce qui est certain, c’est que les Mauriciens devraient changer leurs habitudes alimentaires.

Pensez-vous que la cherté de la vie creusera davantage le fossé entre les riches et les pauvres ?
Oui. Il est connu que l’item alimentation pèse plus lourd dans le budget d’une famille pauvre que celui d’une famille riche. L’augmentation du prix des produits de première nécessité va affecter beaucoup plus les pauvres et donc creusera davantage les inégalités. Aujourd’hui, la priorité des priorités consiste à trouver les mesures appropriées pour veiller à ce que les 7000 familles pauvres ne basculent pas dans l’extrême pauvreté.

Dans plusieurs pays africains, des manifestations violentes ont été organisées contre la hausse du coût de la vie. Risque-t-on d'assister à des 'émeutes de la faim' à Maurice ?
Une centaine de millions de personnes dans 33 pays à travers le monde est affectée par la présente crise alimentaire. Désespérés, car ils risquent de mourir de faim, les « émeutiers de la faim » sont descendus dans la rue. Dans certains pays comme Haïti, il y a plus de 80 pour cent de la population qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Dans les pays faisant partie de la SADC, il y 45 % de la population qui sont dans la même situation. à Maurice, le pourcentage de la population qui est pauvre est de 8 %. La situation est sensiblement différente. Ceci dit, il ne faut pas prendre le moindre risque qui pourrait conduire à une aggravation de la situation avec, pour conséquence, qu’une partie de la population n’aura d’autre choix que de se soulever.

Que doivent faire les Mauriciens pour pouvoir survivre face aux augmentations incessantes des produits de première nécessité ?
Il faut d’abord arrêter de chercher de bouc-émissaire. Les Mauriciens doivent faire face à la réalité aussi brutale qu’elle soit. Cette réalité, c’est que l’augmentation des prix échappe à notre contrôle car elle obéit aux lois du marché mondialisé. Il faut comprendre une fois pour toutes qu’il n’y a pas de solution miracle. La survie passe par une adaptation dans la façon de vivre. Plus précisément, il faut que les Mauriciens apprennent à vivre selon leurs moyens, avec les changements que cela implique. Nous n’avons pas le choix.

Sur le plan social, quelles sont les conséquences d'une situation où les prix ne cessent d'augmenter ?
Déjà, de nombreuses familles, y compris celles faisant partie des classes moyennes, se plaignent de ne pouvoir joindre les deux bouts. La frustration existante va se développer et s’intensifier. Si les acteurs du développement tombent dans la démagogie facile et irresponsable, ils contribueront objectivement à alimenter une dépression sociale qui peut dériver et déraper. L’heure est à un sens aigu de responsabilité, tant des gouvernants que des opposants et d’autres leaders d’opinion. Nous devons tous apporter notre contribution dans la recherche des solutions intelligentes pour faire face aux graves défis et dangers qui nous menacent.