Votre analyse des différents meetings du 1er Mai ?
Les meetings du 1er Mai n’ont pas changé fondamentalement la donne sur l’échiquier. Les principaux partis politiques peuvent être plus ou moins satisfaits de leurs mobilisations respectives : l’Alliance sociale a réussi à galvaniser ses troupes dans une conjoncture particulièrement difficile ; le Mouvement militant mauricien (MMM), après une belle mobilisation, fait mieux qu’en 2007. Le Mouvement socialiste militant (MSM) a, lui, réuni une bonne foule à Port-Louis. La nouveauté a été le grand rassemblement animé par le père Grégoire.
Les alliances se sont-elles déjà dessinées ?
Non. C’est trop tôt. On est encore dans la phase de 'positioning'. Les leaders du MSM, du MMM et du Parti travailliste (PTr) jouent gros pour les prochaines législatives. Le MSM ne peut se permettre de se retrouver dans l'opposition et il est condamné à une alliance. Il hésite encore, attendant de choisir la meilleure offre qui lui sera proposée. Paul Bérenger ne peut attendre jusqu'à 2015 que son parti revienne au pouvoir. Si, pour assurer la cohérence au sein de son camp, il s’est présenté comme le futur PM, il garde, malgré ses déclarations, les options ouvertes. Navin Ramgoolam ayant tiré la leçon de 2000 ne prendra aucun risque pour les prochaines législatives. Il contractera l’alliance qui lui permettra de rester Premier ministre.
Expliquez-nous le phénomène Grégoire...
Le phénomène Grégoire est la rencontre d’un mouvement et d’un prêtre missionnaire psycho-thérapeute. La Fédération des créoles mauriciens (FCM) est le mouvement regroupant une catégorie de Mauriciens qui, au cours de son histoire, a connu la surexploitation économique et la pire domination culturelle. Elle a été malmenée et maltraitée pendant trop longtemps par la hiérarchie de son Eglise ; cette comunauté a été utilisée comme marche-pied de 1948 à 1968 par les forces conservatrices pour faire obstacle aux avancées démocratiques et à la lutte pour l’Indépendance. Elle a été décapitée de son élite en 1967 ; elle s’est sentie abandonnée par le MMM – un parti qu’elle a largement soutenu. Ce groupe n’entend plus être un dépôt fixe.
Les créoles trouvent-ils un leader en lui ?
Depuis 15 ans, ce groupe se cherche une autre voie et il l’a trouvée dans le père Grégoire qui veut inscrire son action dans le dépassement de cette histoire évoquée plus haut. Il est désormais question d’affirmation et non de repli identitaire ; de fierté de ses origines ; de dignité à conquérir à travers l’éducation et le travail ; de lutte contre la discrimination ; d’une représentation juste dans l’espace politique et institutionnel ; de la nécessité d’un consensus national sur les grandes questions comme la crise alimentaire et la sécurité ; d’un appel à s’inspirer de ce que les autres ont fait pour réussir et avancer afin de bâtir ensemble. Après le malaise, il incarne l’espérance.
Dans quelle mesure peut-il changer les données sur l’échiquier politique ?
Avec un jeu politico-électoral reposant sur le dosage ethno-castéiste, il est clair qu’il a le potentiel de changer les données sur l’échiquier politique. Le père Grégoire a une influence en tant que chef spirituel sur un groupe qui a tout son poids dans l’électorat. Dans sa façon de gérer le mouvement, on verra comment il réalisera ce potentiel.
Ses revendications sont-elles anti-républicaines, même si elles peuvent paraître justes ?
Le fondement de la République est le principe de l’égalité citoyenne. Dans la réalité, qu’en est-il de ce principe ? Nous avons un réel problème de citoyenneté concrète. D’où certaines revendications qui, effectivement, soulèvent de vraies questions sur le type de république que nous voulons construire. C’est le cas des 35 % dans la Fonction publique, de la représentation proportionnelle dans la vie politique qui soulèvent la question tantôt de la discrimination positive, tantôt celle des quotas. Ces questions doivent être débattues.
Jocelyn Grégoire serait-il le pion de Ramgoolam pour combattre le MMM ?
Le père Grégoire n’est le pion de personne. Méfions-nous de faux procès qui relèvent de l’aveuglement partisan de ceux qui se sentent à tort ou à raison menacés. C’est un missionnaire qui veut vivre concrètement sa foi au service des créoles pauvres. Certes, il y aura des tentatives, tant de l’intérieur que de l’extérieur, pour récupérer et instrumentaliser le mouvement à des fins de politique partisane.
Le PM compte bientôt appeler à une table ronde pour discuter des réformes électorales. Votre avis ?
La réforme électorale est long overdue. Quarante ans après l’accession du pays à l’indépendance, il est temps d’actualiser le système pour le rendre plus juste et plus moderne. Sur un sujet d’une telle importance, il faut rechercher le plus large consensus mais, à un moment donné, il va falloir que le PM tranche. Je suis sceptique sur les chances de réussite de cette réforme.
Pensez-vous qu’il faut un meilleur panachage des investitures dans certaines circonscriptions ?
Dans la logique du dosage ethno-casteiste présidant l’exercice d'investiture, la revendication d’un meilleur panachage a une certaine légitimité. Cette logique nous éloigne d’une pratique politique reposant sur la notion fondamentale de citoyenneté qui doit être traitée dans la réforme électorale promise.
Une motion pour la création d’une Commission Justice et Vérité sera débattue sous peu au Parlement. On parle même de compensation. Qui doit être compensé et qui doit compenser ?
Le travail d’une telle commission relève d’une psychothérapie collective, tant pour les personnes concernées que pour toutes les autres composantes de la société où elle a lieu. C’est à travers l’éducation, le travail et l’empowerment que réside l’avenir des descendants d’esclaves. C’est méconnaître l’immensité et la complexité de la tâche que de réduire le travail de réparation à une affaire de sous.