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Incursion en prison : Un monde sans foi ni loi
http://www.defimedia.info/articles/2382/1/Incursion-en-prison--Un-monde-sans-foi-ni-loi/Page1.html
By Reshad Toorab
Published on 7th June, 2008
 
La prison, un univers très particulier, fasciné par la force physique et obsédé par la drogue et le sexe. Pouvoir, prestige se gagnent à coups de poing, par la violence. Doses quotidiennes, paris, rapports sexuels se monnaient à coups de cigarettes.
 

 
Le monde carcéral est un univers particulier qui a ses normes et ses critères hiérarchiques qui lui sont propres. Ici, pas de règles établies, acceptées volontairement par tous ! C’est la dure loi de la nature, brutale ! C’est la loi des bras et du muscle, la loi du plus fort qui s'impose aux plus faibles.

Cet univers de la prison défraye la chronique depuis deux semaines. Notamment à La Bastille, prison dite de haute sécurité de Phoenix. Une vague de violences sans précédent a éclaté, d’abord, on y a vu les conséquences d’un règlement de compte entre détenus trafiquants de drogue, puis cela a fini par une véritable mutinerie.

Epreuves de force
L'ordre pénitentiaire ne saurait être troublé par de tels actes. Les autorités ont donc réagi et décidé de supprimer le quota de cinq cigarettes dont bénéficiait chacun des détenus par semaine pour les travaux supplémentaires qu’il accomplissait. Une mesure qui n’est pas faite pour calmer les choses. Des bruits courent qu’une grève de la faim ou une mutinerie se prépare à la Prison centrale de Beau-Bassin et à celle de Grande-Rivière-Nord-Ouest pour réclamer le rétablissement du quota de cinq cigarettes supplémentaires.

Tous les détenus ne sont pas soumis et disciplinés. Certains n'acceptent pas du tout l'autorité qui leur est imposée par les ‘caids’, les ‘boss’ de la prison qui s’imposent physiquement. Tôt ou tard, ce pouvoir est remis en question par un prisonnier rebelle. Il s'engage alors une épreuve de force qui décidera de la dévolution de cette parcelle d’autorité. Le dernier incident remonte à jeudi dernier à La Bastille où trois détenus — Arshaad Osman Beeky (30 ans), Reza Hossenbacus (45 ans), Yadally Tahin (37ans) – ont été victimes d’un règlement de compte. Tous trois sont dans un état critique après avoir été sauvagement agressés par une douzaine de codétenus.

Un ex-détenu, récidiviste notoire que nous avons interrogé, nous explique le fonctionnement du milieu carcéral. «La force physique est vénérée en prison. Celui qui a de gros bras et qui sait s'en servir sera respecté. Sa réputation le suivra de cellule en cellule, voire de prison en prison. Car, en raison de la récidive, les prisonniers se connaissent et les nouvelles se transmettent vite.

Les «gros bras» ne manquent de rien en prison. Ils intimident les plus faibles et organisent de véritables réseaux de racket en tous genres. Leurs protégés peuvent être tranquilles tant qu'ils sont sous leur aile. Sinon, c'est la violence morale et physique, les coups, les blessures, les viols etc.

Souvent, ajoute l’ex-détenu, l’administration pénitentiaire évite soigneusement de «mettre son nez» dans les affaires des prisonniers. Elle n'intervient qu'en cas d'évènement grave ou tragique pouvant mettre en péril la sécurité de la prison. Mais souvent la réaction intervient «après la mort, la tisane», laisse entendre notre ex-détenu.

Commerce bien organisé
Les relations entre codétenus entraînent nécessairement des échanges. A la prison, le commerce est parfaitement organisé. Les transactions portent sur tout ce qui peut se posséder. La monnaie d'échange qui a le plus cours est… la cigarette (certains se font une petite fortune avec…) et la marchandise la plus recherchée est la drogue. Nous avons aussi appris que les sous-vêtements féminins et les photos ou images pornographiques ou très suggestives sont aussi très recherchées.

Entre les quatre murs de la prison, le gardien ripoux tolère ce petit trafic, mais dès que la sécurité de la prison est menacée, la répression s’abat, implacable, impitoyable. La fouille et la perquisition conduisent à la saisie et à la destruction des objets prohibés ou dépassant les quantités admises par le règlement. Curieusement, certains de ces produits saisis retrouvent le chemin des cellules où ils sont recyclés...

La puissance et la richesse de certains détenus leur valent la fière chandelle d’être nommé le ‘Boss’ en prison. Le Boss contrôle ce petit univers et les autres détenus se bousculeront pour lui rendre service et satisfaire ses volontés en échange de cigarettes ou d’un peu de drogue. Certains gardes-chiourmes placés sous les verrous par les autorités ont démontré qu’ils étaient aussi sous les commandes du Boss.

Le règne de la cigarette
Légalement environ 14 000 cigarettes sont écoulées chaque semaine à la Prison centrale de Beau-Bassin. Selon nos sources d’informations, on compte actuellement 1 100 détenus en prison et environ 100 d’entre eux ne fument pas. Les prisonniers qui purgent une peine de plus de deux ans sont classés en catégorie A et bénéficient, comme tout salaire, de 18 cigarettes par semaines. Ceux qui ont passé un an en cellule et qui sont classés en catégorie B bénéficient de 16 cigarettes par semaine, alors que ceux classés en catégorie C en reçoivent 14 par semaine.

Si on considère 1 000 détenus avec un minimum de 14 cigarettes on obtient le chiffre de 14 000 cigarettes écoulées par semaine à Rs 5,00 l’unité. Ce qui constitue un chiffre d’affaires de Rs 70 000 au moins par semaine. Un chiffre bien loin du chiffre réel des transactions. Cette projection touche uniquement la Prison centrale. D’aucuns estiment que les trafics illicites rapportent plus de Rs 100 000 ou l’équivalent cigarette par semaine en prison.

Les prisonniers qui ne fument pas prennent quant même les cigarettes pour les échanger contre du savon ou pour faire laver leurs vêtements. A la prison, c’est le règne du troc, du «barter system». La monnaie d’échange est la cigarette avec laquelle on peut tout acheter. Notre ex-détenu témoin nous parle même de rapports sexuels : certains prisonniers acceptent de se faire sodomiser pour… trois cigarettes.

Courses et paris
Dans le vocabulaire, très imagé, qui a cours en prison autour de la cigarette, on peut signaler le terme de «chopine», qui désigne le fait pour un détenu de fumer seulement la moitié de sa cigarette pour conserver le mégot jusqu’au lendemain. La «chopine» peut aussi se vendre, s’échanger et servir à effectuer des paris illégaux sur les courses de chevaux ou les matches de foot. Tout gain se joue et se paie, bien entendu en cigarettes ! Ainsi, des prisonniers auraient même perdu jusqu'à 25 cigarettes, alors que d’autres auraient encaissé plus d’une centaine...

Le pire reste à venir, estime notre ex-détenu témoin. L’annonce des prévisions budgétaires est un sujet d’inquiétude pour les prisonniers. En effet, chaque fois qu’est annoncé le B1udget, le prix de la cigarette grimpe. Ce qui n’est pas sans conséquence pour les détenus qui voient de plus en plus leur quota hebdomadaire de cigarettes diminuer.

Un haut cadre de la prison nous explique que la direction essaye de trouver une solution à ses graves problèmes.

L’Etat mis en cause pour négligence
Les proches des trois détenus grièvement blessés, lors de l’agression violente de jeudi dernier à la prison de Phoenix, ont entamé des poursuites légales contre l’Etat. Ils ont retenu les services de Me Razack Peeroo et de son fils, Me Assad Peeroo. Ces familles dénoncent l’insouciance et l’incompétence de l’administration pénitentiaire. «Ça trois prisonniers là ti dans bloc SPU qui sous haute surveillance. Fine tire zotte, mette zotte ensemble parmi zot plus pire l’ennemi. Kuma dire, ti mettre zot là-bas pour faire ène règlement de compte. Zordi, tous les trois fine cloues lors le lit», fustige l'un de ces proches.

Me Assad Peeroo salue les actions disciplinaires que le Premier ministre a prises, rapidement, en décidant de la suspension des officiers affectés à la prison de La Bastille, le jour de cet incident. Pour Me Assad Peeroo, c'est «un gros cas de négligence de la part de l'administration pénitentiaire d’avoir placé des détenus dans un lieu encore en aménagement, avec encore plein de débris à l'intérieur. D'ailleurs, des morceaux de fer utilisés pour la construction ont servi aux autres détenus pour agresser mes clients.»