Camp Marcelin, petit village d'une centaine d'habitants, est situé entre Isidore Road et Quatre Cocos. Des prélats pliés et des chaises rangées dans une cour rappellent que des funérailles viennent d’avoir lieu. Celles d’Axel Charlot, sept mois, décédé de la jaunisse, mardi. Sa mère, Marie Joyce, 33 ans, accablée par le chagrin, raconte que le poids de son bout d’chou est passé de 7,2 kg à 2,2 kg, quelques jours avant son décès.

Devant la tombe de l’enfant, recouverte de bouquets, la mère et les deux frères d’Axel, David 12 ans et Aurélio, 16 ans, ont du mal à retenir leurs larmes. Marie Joyce est rouge de colère et n’admet pas que son bébé soit mort des suites d’une maladie. « A l'hôpital, le médecin m’a affirmé qu'Axel souffrait depuis sa naissance mais je n’ai jamais été informée ». Elle croit dur comme fer que son fils a été tué par des actes de sorcellerie.

Mercredi, une centaine de personnes assistaient aux obsèques d’Axel au cimetière de Riche-Mare. Selon Gino et Marie Joyce, les parents, deux individus à l'allure louche se trouvaient près de la grande croix. Ce sont leur comportement et les regards bizarres qu’ils jetaient en leur direction qui ont mis la puce à l'oreille des parents Charlot.

Gino et sa femme décident donc de les espionner. Ils quittent les lieux à bord d'une fourgonnette. Le conducteur du véhicule s’arrêtera quelques dizaines de mètres plus loin, près d'un champ de cannes.

« Ma femme et moi nous sommes revenus sur nos pas en nous baissant pour ne pas être vus. Nous jetions un coup d’œil dans le cimetière. Nous les avons vus se diriger vers la tombe de notre enfant. Le vieux monsieur avait un sac en plastique noir à la main, son compagnon, plus jeune, regardait de gauche à droite », raconte Gino. « A un moment, ils se sont arrêtés car un homme traversait à bicyclette. Une fois que ce dernier est passé, ils se sont dirigés vers la tombe d’Axel », poursuit le père.

Les choses se gâtent
C'est alors que les choses se gâtèrent et la situation dégénéra. Marie Joyce ne put retenir son calme. Elle témoigne. « Zone arrive cotte la tête mo bébé, vié missié la ine mette la main dan sac en plastique noire la, li tire kitchose. Mo pane capave trouve sa. Mone vine devant zotte et mone crier ki zotte pé faire lor tombe mo bébé. »

Mal lui en a pris. Marie Joyce était loin de s’imaginer une réaction violente des inconnus. Elle en portait toujours les séquelles lorsque nous l'avons rencontrée. Elle revenait de l'hôpital de Flacq. « Le jeune homme (Jayroo Gopal) m’a lancé une pierre à la tête. Il m’a cassé le front. Le vieil homme (Jean-Clency Empeigne) m’a frappée au visage et au corps, tenant son sac noir de la main gauche. »

Gino intervint pour secourir son épouse, il s’en suivit une lutte féroce. Marie Joyce hurlait. Lors de la bagarre, les Charlot confirmèrent leurs soupçons : limons, clous de girofle, cigarettes et bougies blanches et rouges s'échappèrent du sac noir que tenait Jean-Clency Empeigne. Ils n’en croient pas leurs yeux. Marie-Joyce dit avoir entendu le vieil homme lancer à son mari : « To pé paye to peché ».

Une vingtaine de personnes, passants, résidents et les proches des Charlot, attirés par le vacarme et les cris venant du cimetière, leur viennent à la rescousse. Les présumés « sorciers
» sont passés à tabac.

« Il y avait du sang partout. Les deux hommes se faisaient lyncher par les personnes présentes », confie Marie Joyce. La police fut mandée sur les lieux.

Trois blessés furent conduits à l'hôpital de Flacq : la mère d'Axel et les présumés sorciers Jean-Clency Empeigne et Jayroo Gopal.

Chez les proches des Charlot, à Camp Marcelin, c'est la consternation. Leur deuil est perturbé. « Gouvernment bizin pli strict dan so laloi », soutient Marie Joyce. Sa blessure à la tête a nécessité deux points de suture.

« Nous pas sorciers, nous ti pé alle nettoye tombe  »
Les présumes « sorciers », Jean Clency Empeigne, 60 ans, de Clémencia et son neveu Jayroo Gopal, aide-maçon de 27 ans, de Camp-de-Masque-Pavé, ont été inculpés de sorcellerie (alleged dealing in witchcraft). Ils ont été libérés, après avoir payé une caution de Rs 1 000 chacun. Ils comparaîtront en cour de Flacq, le 4 novembre.

à Clémencia, Jean-Clency Empeigne et Jayroo Gopal clament haut et fort leur innocence. « Nous ne sommes pas des sorciers », disent-ils. Jean-Clency Empeigne, ancien laboureur et père de deux enfants, n’est pas près d’oublier la « correction qu’il a reçue ». Bilan : blessure à l'oeil gauche, deux côtes cassées et de multiples égratignures au corps. « Ce jour-là, j’ai rencontré mon neveu Jayroo à Flacq. Je lui ai demandé de m’aider à nettoyer les tombes de mon père Maurice et de ma mère Giselle », dit-il.

« Pour la fête des mères, je n’ai rien fait. Nous étions près de la grande croix car la tombe de son père est située à côté. Mon neveu arrachait les herbes folles quand un enterrement est entré. Par respect, nous y avons assisté même si on ne connaît pas la famille. Nous avons participé à la prière », se défend-il.

Il réfute les allégations faites contre lui : oncle et neveu auraient été au cimetière pour des pratiques de sorcellerie sur le corps d’Axel.

« Après l'enterrement, mon neveu m’a suggéré de nettoyer la tombe de son ami Jean Noël, qui est enterré près du petit Charlot ». Mais les proches d'Axel auraient cru à des pratiques de sorcellerie. « Nous pane gagne letemps respirer. Zone penser noun pe fer diable. Zotte vini et batte nous à mort. Si ti ena couteau are zotte, nous pas ti pou vivant zordi », fulmine Jayroo Gopal. Il a le pied gauche dans le plâtre, une fracture causée par les coups reçus. Blessé à la tête, il a aussi reçu deux points de suture.

Jean Clency Empeigne ne se rappelle pas avoir dit « To pé paye to pêché » au moment de la bagarre. « Zamé pa ti ena sac noir avec limon, cigarette, etc. Mo pas sorcier, si mo ti ene sorcier ti pou besoin ena deux l'étages lor mo la case ! » Les deux hommes sont convaincus que la justice les blanchira. Mme Empeigne, elle, soutient son époux. « Mo croire ki bondieu pou montrer zotte ça ki zone faire mo missier. »

Dans la région, les habitants disent n’avoir constaté aucun comportement louche. « Ou trouve dimoun faire sorcellerie trois heures tanto ou ? Limon amène dans léglise, zanimo ki amene dan cimetière pour faire longaniste », affirment tous ceux que nous avons interrogés.

La police a saisi les offrandes retrouvées au cimetière pour les besoins de l'enquête. Un habitant de Riche-Mare devait déclarer que le cimetière n'avait plus de gardien depuis longtemps. Ce dernier s’est suicidé sur les lieux...