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Inceste : Les terribles secrets de famille
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Dad Manouraj Gungea
 
By Dad Manouraj Gungea
Published on 21st June, 2008
 
Un frère qui abuse sexuellement de ses trois sœurs, une fillette de dix ans qui tombe enceinte après avoir été violée par son père, un grand-père qui se livre à des attouchements sur sa petite-fille. 212 cas d’inceste ont été recensés ces dix dernières années. Le sujet est tabou. Les victimes préfèrent se murer dans le silence pour ne pas salir la réputation de la famille.


Une grande enquête du Défi-Plus : témoignages choquants des victimes
 

 
«J’ai 14 ans. Après le divorce de mes parents, je vivais avec mon père. Un jour, en 2005, il est rentré tard à la maison. Comme d’habitude, il était saoul. A un certain moment, il a pénétré dans ma chambre, a mis un mouchoir sur ma bouche et m’a violée ». C’est la terrible histoire d’Amanda, une jouvencelle aux yeux gris qui habite Bambous.

Comme cette adolescente, elles sont nombreuses à avoir été abusées sexuellement par un de leurs proches. Les exemples ne manquent pas : en octobre 2007, deux frères de Rivière-du-Rempart, âgés entre 18 et 21 ans, ont été arrêtés pour s’être livrés à des sévices sexuels sur leur sœur de 10 ans. Dans sa déposition, la fillette soutient que ses deux frères et trois de leurs amis la forçaient à regarder des films pornographiques avant d’abuser d’elle.

L’inceste est une réalité sous nos chaumes.Sujet tabou, l’inceste n’en est pas moins une réalité sous nos chaumes. Ces dix dernières années, la Child Development Unit (CDU) a recensé 212 cas d’inceste. Les agresseurs sont pour la plupart du temps le père, le beau-père, le frère ou le grand-père. Environ 66 % des cas répertoriés sont en milieu rural.

Rien que ces cinq dernières années, on a recensé 151 doléances relatives à l’inceste. Notre enquête révèle que les victimes sont surtout les filles avec 130 cas. « La majorité d’entre elles sont âgées entre 3 et 8 ans. À cet âge, les enfants sont vulnérables et ils ne comprennent pas vraiment ce que les autres leur font », confie Karoona Chooramun, directrice de la CDU.

L’inceste est divisé en quatre catégories, à savoir les attouchements, les relations sexuelles, la sodomie et le harcèlement sexuel. Au fait, un cas sur deux des délits rapportés a trait aux attouchements. Les relations sexuelles représentent 37 % des cas. Alors que ceux qui se disent victimes d’acte de sodomie et de harcèlement sexuel par leurs proches parents comptent parmi 10,75 % et 2 % des cas respectivement.

Promiscuité et alcool
La promiscuité est le facteur principal qui favorise l’inceste. Les exemples où des pères abusent de leurs filles en pleine nuit à même le matelas sont multiples. Le cas suivant illustre ce rapport entre la promiscuité et l’inceste. Nous sommes en 2005. Un homme divorcé vit avec ses trois filles dans une misérable bicoque dans un faubourg de la capitale. Celles-ci sont âgées entre 9 et 13 ans. Les quatre couchent dans le même lit.

Une soirée de septembre, pendant que deux de ses filles sont chez des parents, seul avec l’aînée, il perd la tête. Pendant que l’adolescente dort, il commence à la caresser d’abord timidement, puis de manière plus lascive, plus insistante. Elle se réveille en sursaut et réalisant ce qui se passe, se met à crier à l’aide. Tel un animal qui tient sa proie, il l’empoigne de toutes ses forces, l’immobilise avant de la violer sans ménagement. La scène est violente et durera une poignée de minutes qui seront un martyr pour la jeune fille. La semaine d’après, elle se confiera à sa cousine. C’est ainsi que l’affaire sera portée à la police et le père incestueux arrêté.

L’alcool est un autre facteur favorisant l’inceste. Avec quelques verres dans le nez, certains pères se laissent aller à leurs plus vils instincts. Le 23 janvier 2008, la Cour suprême a maintenu la peine de 18 mois de prison contre Louis Hedley Grand Paul pour attentat à la pudeur sur sa fille de 11 ans.

Les faits remontent à une soirée de septembre 2003. Louis Hedley Grand Paul se glisse dans le lit de sa fille pour caresser ses parties privées. Dans sa déposition, il explique qu’il avait bu plusieurs bières ce jour-là et cru que c’était son épouse qui était à côté de lui dans le lit...

L’absence de la mère biologique dans une maison, la présence d’un beau-père dans la famille sont d’autres raisons qui favorisent l’inceste, précise la psychothérapeute Jaya Balgobin.

Sur ces cinq dernières années, c’est en 2006 que le plus grand nombre de cas a été rapporté, soit 55 plaintes. Alors qu’en 2004, on avait enregistré 9 cas.

Les garçons sont aussi victimes d’inceste quoique moins de cas soient rapportés. 21 cas ont été recensés ces cinq dernières années. L’année dernière, un Flacquois a été arrêté pour avoir sodomisé son fils de neuf ans. Un autre père de famille s’est, lui, livré à des attouchements sur son fils durant la même année.

Coucher avec sa fille
La dépression, l’anxiété, la peur... Autant de troubles psychologiques qui rongent les victimes d’inceste. Dans plusieurs cas, elles mettent des années avant de se confier. Mais parfois, le secret familial n’est jamais ébruité.

L’inceste a toujours existé. Dépendant des civilisations, elle n’a pas toujours représenté un interdit. Dans certaines sociétés comme dans l’Égypte pharaonique, il était fréquent qu’on se marie et d’avoir des enfants avec un membre de sa famille. Plus près de chez nous, au 17e siècle, c’était la norme en Haïti que le père couche avec sa fille et l’engrosse. Aujourd’hui, l’inceste est considéré comme un acte pervers qui est punissable dans les sociétés civilisées.

« L’inceste est aussi vieux que le monde. Comme c’est un sujet tabou, beaucoup de victimes se taisaient. Mais, depuis la dernière décennie, les victimes conscientes de leurs droits dénoncent leurs agresseurs », explique le sociologue Ibrahim Khoodoruth.

À Maurice, l’inceste est défini dans l’article 249 du Code pénal (Voir plus loin). Bien que ce soit un délit punissable, plusieurs personnes continuent à se livrer à des actes abominables sur leurs proches. Aussi, existe-t-il des cas où des individus entretiennent des relations amoureuses secrètes avec un membre direct de la famille. Il est important de souligner que les agresseurs peuvent être poursuivis bien des années plus tard. La loi n’impose aucun délai pour qu’une victime d’inceste dénonce l’auteur de l’acte.

Sur le territoire mauricien, il y a à peine trente ans, certains justifiaient les actes incestueux. « Jusqu’en 1975, il était courant d’entendre des Rodriguais qui disaient : j’ai planté un arbre et je dois être le premier à en cueillir le fruit...», se souvient l’avocat Jacques Panglose. Un argument que J.D. Gopaul a utilisé en 1997 alors que sa fille de 13 ans menaçait de le dénoncer après qu’il a eu des relations sexuelles avec elle. « Quand ène dimoune plante ène pied li bizin goûte so premier fruit », lui a répondu son monstre de père. Cueilli par la police, c’est lui qui a goûté à cinq ans de prison.

Meurtre
Sobha Kowlessur commet l’irréparable en décembre 2001. Agée à l’époque de 25 ans, elle a brûlé vive son frère Krishnavijay (26 ans). Dans sa déposition, cette jeune femme, qui vit séparée de son conjoint avec qui elle a deux enfants, explique que son frère l’a violée en août 2001.

Sobha KowlessurCinq mois plus tard, elle le surprend en train de forcer sa fille de deux ans à lui faire une fellation. « Tu n’as pas honte de ce que tu fais avec ta nièce ?» Et l’autre de répondre : «Je peux avoir des relations sexuelles avec ta fille en ta présence. »

C’en est trop ! Sobha l’asperge de ‘thinner’ et lui lance une bougie allumée. Il meurt quelques jours plus tard. Sobha sera, elle, poursuivie en Cour intermédiaire pour homicide. Le 7 novembre 2005, elle a écopé de trois ans de prison.

Caroline (17 ans) :« Papa et grand-père ces salauds »
« Je m’appelle Caroline. J’ai 17 ans. Je n’avais que trois ans lorsque mon père, qui est maçon, s’est séparé de ma mère. J’ai un frère qui a aujourd’hui quinze ans. Depuis que mes parents sont séparés, nous vivons avec mon grand-père maternel. D’un caractère irascible, ce vieil homme de 80 ans a divorcé avec ma grand-mère il y a plusieurs années.

Nous habitions à l’époque une petite maison en béton de deux chambres dans une cité à Vacoas. Moi, ma mère et mon frère nous occupions une chambre. Alors que mon grand-père vivait dans une autre pièce. Ma mère se prostituait. Elle emmenait souvent des hommes à la maison. Elle consommait beaucoup d’alcool tout comme mon grand-père. Je me souviens de leurs disputes. Les scènes de violence étaient courantes à la maison. Le sang coulait souvent. Je n’ai étudié que jusqu’à la Standard IV.

CarolineUn jour, en 2001, mon père est venu me voir à la maison. Il m’a amadouée avec des chocolats et m’a demandé de l’accompagner chez lui à Rose-Hill. Il avait refait sa vie avec une femme qui lui a donné sept enfants. Naïve, j’ai accepté de l’accompagner. Il n’y avait personne chez lui ce jour-là. Il m’a conduite dans une pièce. Il ne parlait pas beaucoup. Soudain, il s’est mis à me tripoter. J’étais comme paralysée. Il m’a ensuite déshabillée et a commencé à se livrer à des attouchements sur moi caressant mes parties privées. Cela a duré environ cinq minutes. Puis, il m’a rhabillée et ramenée chez moi. J’étais traumatisée ! En même temps, je ne pouvais raconter ma mésaventure à personne.

Entre-temps, mon frère a commencé à se droguer. Ma mère était souvent malade. Diabétique, elle souffrait aussi de troubles cardiaques. Un soir, en  janvier 2006, j’étais seule à la maison avec mon grand-père. Ma mère était admise à l’hôpital et mon frère faisait la fête comme d’habitude chez des amis. Depuis l’expérience traumatisante que j’avais eue avec mon père, je ne voulais plus rester seule. Je me suis rendue dans la chambre de mon grand-père pour dormir. J’ai posé un matelas à même le sol. Pendant que je dormais, j’ai senti la présence d’un corps à côté de moi. En ouvrant les yeux, j’ai constaté qu’il s’agissait de mon grand-père. Il m’a demandé de ne pas faire de bruit. Puis, tel un vieux pervers, il s’est jeté sur moi. Il m’embrassait et me tripotait frénétiquement. Je me suis débattue et j’ai pu regagner ma chambre. Ce soir-là, je n’ai pu dormir. Je ne pouvais chasser de ma mémoire les images de mon grand-père se jetant sur moi. Je me suis mise à trembler. J’ai eu de la diarrhée.

Une semaine plus tard, j’ai décidé de briser le silence. J’ai tout raconté à une éducatrice d’une école spécialisée où je suis toujours en rééducation. Les officiers de la Child Development Unit m’ont interrogée, mais je n’ai pas voulu porter plainte contre mon père et mon grand-père. Je n’avais pas la force de faire face à un procès. C’était me faire abuser une seconde fois.

L’année dernière, ma mère est décédée. Depuis, j’ai été prise en charge par une maison d’accueil. Aujourd’hui, j’essaie de refaire ma vie. Je hais mon père et mon grand-père pour ce qu’ils m’ont fait. Je ne veux plus jamais les revoir. »

Prostitution
À 16 ans, Katty, dans son jeans moulant, fait le trottoir dans le Nord depuis trois ans. Elle sollicite entre Rs 500 et Rs 2 000 à ceux qui souhaitent passer une nuit avec elle. C’est une amie qui l’a entraînée dans ce réseau, explique la jeune fille. 2005 : elle fuit la maison familiale après que son père l’a sodomisée pour la énième fois. Sa mère étant alcoolique, elle préfère trouver refuge chez son amie qui est une prostituée. Cette dernière l’entraînera sur le chemin de la perdition. Une étude du ministère de la Femme a révélé en 2002 que onze adolescentes engagées dans la prostitution infantile ont été abusées dans leur enfance par leurs pères ou beaux-pères. La plupart avaient entre 10 et 12 ans quand l’acte a été commis. 

Les jeux interdits
Tout le monde a été surpris en entendant le témoignage de cette jeune femme de 28 ans sur les ondes de Radio Plus en février dernier. Sous le couvert de l’anonymat, elle confie qu’elle est follement amoureuse de son demi-frère (ils sont nés du même père). L’histoire remonte il y a cinq ans. La jeune femme fait la connaissance de son demi-frère, de deux ans son aîné, lors d’une fête familiale. Bien qu’ils ne se soient jamais vus auparavant, ils savent qu’ils ont le même père. Contents de leur rencontre, ils échangent leurs numéros de portables pour garder contact. Ils finiront par tomber amoureux l’un de l’autre. Aux dernières nouvelles, ils sont toujours ensemble...

Grossesse juvénile
Christelle et Marie n’ont que dix ans lorsqu’elles tombent enceintes après avoir été violées par leurs pères. Dans le premier cas, Benjamin a volé l’enfance de sa fille en octobre 2005. Neuf mois plus tard, Christelle donne naissance à une fille. Quelques mois après son accouchement, elle reprend le chemin de l’école.  La fille mère prendra part aux examens du Certificate of Primary Education (CPE) cette année.

Pour changer d’air et oublier l’horreur qu’elle a vécue, elle est partie vivre chez des parents à des lieues de sa maison. C’est sa mère qui s’occupe de son bébé qui souffre de problèmes de vue et de troubles cardiaques (symptômes de consanguinité).

Les traitements coûtent cher et Christelle n’obtient qu’une pension de Rs 1 200 pour son bébé. Marie, pour sa part, n’a pas voulu garder le fils auquel elle a donné naissance en 2007. Les traits de l’enfant lui rappelant trop Jean-Michel, ce père indigne qui l’a mise enceinte, elle a finalement donné son bébé en adoption à une Écossaise.

La loi du silence
Elle a attendu cinq ans avant de dénoncer son demi-frère qui abusait d’elle. Pendant tout ce temps, Mihra, 15 ans, n’a jamais eu le courage de porter plainte contre lui. Personne n’aurait su que Marie, 10 ans, a été abusée par son père si elle n’était pas tombée enceinte. Pressée de questions sur sa grossesse de cinq mois, elle a fini par tout cracher.

Entre remords, honte et compassion filiale, les victimes d’inceste sont nombreuses à ne pas dénoncer leurs agresseurs. Elles craignent d’être pointées du doigt, d’être jugées ou de briser leurs familles. Les agressions sont aussi souvent commises sous la menace. « Tout abus sexuel ou viol reste un sujet tabou. La peur et la honte empêchent les victimes d’en parler. Elles peuvent aussi avoir peur d’être blâmées ou d’être tenues pour responsables de ce qui leur est arrivé », explique la psychothérapeute Jaya Balgobin.

MihraLe médecin légiste, le Dr Satish Boolell, qui a examiné plusieurs victimes d’inceste, donne son avis : « En général, c’est la loi du silence. Vu qu’elles sont liées par le sang avec leurs agresseurs, les victimes hésitent à les dénoncer. Souvent, elles cachent les blessures et les sévices qu’elles ont subis. Elles se sentent quelque peu coupables jugeant qu’elles ont participé à l’acte. Elles se disent qu’elles seraient responsables de la dégradation de leurs familles si leurs agresseurs étaient arrêtés. »

Karoona Chooramun, directrice de la Child Development Unit (CDU), relativise : « Il y a plusieurs causeries qui sont organisées dans nos écoles. Les enfants disposent aujourd’hui d’une plate-forme pour s’exprimer. On a pu recenser pas mal de cas d’abus sur les enfants lors de ces causeries. Les gamins connaissent mieux leurs droits de nos jours. Les victimes ne doivent pas avoir peur de dénoncer de tels actes. Elles peuvent bénéficier d’un suivi psychologique et être prises en charge dans les abris du ministère de la Femme. »

Le travailleur social Eddy Sadien est, lui, d’opinion qu’il est plus facile de cacher un « secret » dans une famille riche: « Cela s’explique par le fait que les pauvres vivent dans la promiscuité. Leurs voisins apprennent vite ce qui se passe chez eux. Par contre, chez les bourgeois, le linge sale se lave en famille. »

Le Dr Satish Boolell: « Les cas entre mère et fils sont rares »
Le nombre de victimes d’inceste qu’il a examinées ne se comptent plus. Le chef du département médico-légal, le Dr Satish Boolell, précise que la plupart des cas sont entre père/fille, beau-père/belle-fille ou demi-frère/demi-sœur. « Durant ma carrière, je n’ai entendu qu’un ou deux cas d’inceste entre mères et fils. »

Monique Dinan : « Un enfant né de l’inceste a droit à la vie »
« Non à l’avortement ! » Monique Dinan du Mouvement d’Aide à la Maternité (MAM) ne déroge pas à ses principes : « Un enfant né de l’inceste a droit à la vie. Il a besoin d’être bien encadré et surtout d’être aimé. S’il obtient beaucoup d’affection et d’amour, il pourra grandir normalement. Je demande aux victimes d’inceste qui se retrouvent enceintes de respecter la vie de l’enfant qu’elles portent. Elles peuvent les donner en adoption si elles ne veulent pas les élever. » 

Confessions d’un père indigne : « Mo fine gagne banne excitations … »
Qu’est-ce qui lui est passé par la tête pour qu’il viole et sodomise sa fille de 10 ans en octobre 2005 ? Benjamin, 32 ans,  s’est expliqué  en  Cour intermédiaire, l’année dernière: « Mo fine gagne banne excitations quand mo finne guette li parski so lé corps ek so gabarit bien développé. » Des aveux suffisants pour que les magistrates Jane Lau Luk Poon et Angeli Ramdin le condamnent à quinze ans de prison.

Les aspects légaux : Jusqu’à 30 ans de prison
Entre trois et trente ans de prison. C’est ce que prévoit la loi pour toute personne trouvée coupable d’inceste. Celui-ci désigne un acte sexuel entre membres de la même famille et soumis à l’interdit. L’article 249 (5)(a) du Code pénal stipule que toute personne qui a des relations sexuelles ; se livre à des attouchements ou commet un acte indécent sur «une personne spécifique» commet un délit. Cela même si les deux partenaires sont consentants. « Le Code Napoléon stipule qu’une personne spécifique signifie toute personne issue d’une même ligne, c’est-à-dire les ascendants et les descendants. Ainsi, les relations entre père/fille ; grand-père/petite fille ; mère/fils ; grand-mère/petit-fils ; frère/sœur ; oncle/nièce et neveu/tante sont interdites », précise Me Jacques Panglose. Les relations sexuelles entre le demi-frère et sa demi-sœur ne sont pas autorisées également.

« Un père adoptif commet l’inceste s’il a des rapports avec sa fille adoptive. Il en est de même pour un homme qui a des relations avec sa belle-fille (fille née d’une précédente union de son épouse). Idem pour un tuteur ou une personne qui a obtenu la garde d’un enfant », indique l’avocat. En 2006, 4 suspects ont été condamnés pour inceste contre 8 en 2005. (Ndlr : les chiffres pour 2007 ne sont pas encore compilés). Les partisans des punitions dures estiment que la peine prévue pour l’inceste n’est pas suffisante. Le gouvernement envisageait de durcir la loi. Ainsi, un ‘Sexual Offences Bill’ a été préparé en 2007, prévoyant des sanctions plus lourdes pour les délits d’inceste avec une peine maximale de 60 ans de prison. Ce texte de loi élargit aussi la définition donnée à une « personne spécifique ». Ainsi, le concubin ou le compagnon d’une femme qui abuse de l’enfant de celle-ci (enfant né d’une précédente union) pourra être poursuivi pour inceste. La promulgation de cette loi se fait attendre. L’inceste est aussi régi par le Code civil dans des affaires d’héritage.

Jaya Balgobin, psychothérapeute : « Ce mal touche toutes les couches sociales »
Un homme qui met sa fille enceinte après l’avoir violée.  Qu’est-ce qui peut conduire un individu à un tel degré de perversion ?
Une étude réalisée par le Dr Diana Rusell, (experte sud-africaine en matière de violence sexuelle) en 1986, donne une idée claire sur le sujet. Les pères incestueux sont des individus pour qui leurs enfants ne représentent qu’une simple extension d’eux-mêmes. En d’autres mots, dans leur perception, la vie de leurs progénitures ne leur appartient pas. Ces gens-là pensent qu’ils ont une autorité absolue sur leurs proches surtout leurs enfants. En tant que « chef de tribu », ils s’arrogent « le droit » d’avoir des relations sexuelles avec leurs enfants. Ces prédateurs sexuels utilisent le sexe comme un moyen pour exercer leur pouvoir et contrôle sur leurs enfants.

Quelles sont les autres causes de l’inceste ?
La présence d’un beau-père dans la cellule familiale, l’absence de la mère biologique dans la famille ; la promiscuité ; l’abus d’alcool ou de drogue et des parents qui ont été eux-mêmes abusés durant leur enfance sont des facteurs à risque.

Jaya BalgobinL’inceste est-il un mal récurrent seulement chez les plus démunis de la société ?
C’est un mythe de croire que ce mal touche uniquement les plus démunis de la société. L’inceste touche tout le monde. C’est un mal qui existe dans tous les groupes ethniques peu importe le niveau socio-économique ou académique de la famille.

Quelles peuvent être les conséquences psychologiques sur les victimes ?
Chaque individu réagira différemment. À court terme, c’est la peur, l’anxiété, la dépression, la colère et des comportements sexuels anormaux chez les victimes. À long terme, elles deviennent dépressives, anxieuses, souffrent de ‘Post Traumatic Stress Disorder’, éprouvent un sentiment de culpabilité. Certaines se mettent à abuser de substances nocives ou ont des difficultés relationnelles ou sexuelles.
 
Y a-t-il une thérapie pour réhabiliter ceux qui se rendent coupables d’actes incestueux ?
Oui ! Mais c’est important qu’ils se rendent compte qu’ils ont besoin d’être psychologiquement réhabilités afin de pouvoir établir des comportements sexuels normaux. Dans beaucoup de cas, ceux qui s’y mettent de bonne foi arrivent à s’en sortir. Il existe des mesures socio-éducatives et thérapeutiques invitant l’individu à faire un travail sur lui-même en abordant les thèmes de domination et d’humiliation, d’empathie humaine et d’éthique relationnelle.

Il est connu que l’amour filial peut parfois déborder sur l’interdit dans les relations entre mère et fils. Le complexe d’Oedipe décrit par Freud dans son analyse de l’inconscient est-il applicable dans la société mauricienne ?
Selon la théorie de Freud, les enfants sont attirés vers les parents du sexe opposé pendant le stade « phallique » de leur développement, c’est-à-dire à l’âge de 3 ou 4 ans. C’est cette attirance qui est à la base du complexe d’Oedipe : l’enfant ressent une attirance sexuelle à un niveau inconscient pour le parent du sexe opposé avec des sentiments de rivalité et d’hostilité envers les parents du même sexe. Or, Freud a été vivement critiqué par ses collègues. Certains psychanalystes contemporains postulent, eux, que l’hypothèse de Freud est fondée sur ce que ses patients, surtout des femmes de l’époque, ont vécus et qu’avec son agenda personnel et politique, il a refusé de nous éclairer sur le fait que ses patientes étaient probablement des victimes d’inceste.

Indira Seebun, ministre de la Femme : « Les victimes doivent pouvoir se faire avorter »
212 mineurs ont été victimes d’inceste de 1997 à 2007…
Je condamne sévèrement ceux qui violent ou qui se livrent à des attouchements sur leurs filles. Ce sont des gens malades. Je leur conseille de se faire soigner au cas où ils ressentiraient un comportement anormal vis-à-vis de leurs enfants. Au ministère, nous avons des psychologues qui peuvent les prendre en charge. Ils ne doivent pas avoir honte et s’exprimer.

L’inceste touche surtout les enfants qui sont des proies faciles. Que comptez-vous faire pour assurer une meilleure protection de nos petits ?
Mes officiers et la Child Development Unit (CDU) animent souvent des causeries dans des écoles pour informer les enfants de leurs droits. L’année dernière, nous avons lancé un programme pour former une centaine de ‘Community Leaders’ dans les quatre coins de l’île pour qu’ils responsabilisent les habitants de leurs localités respectives. Il existe aussi le ‘Childwatch’ qui vise à encourager les citoyens à dénoncer les abus commis sur les enfants. Sans compter le programme ‘Seize jours, seize droits’.

Indira SeebunCertains estiment que les autorités tardent à prendre des actions concrètes pour protéger les enfants…
Mon ministère et ceux de l’Éducation et de la Santé, ainsi que la police viennent de signer un protocole qui nous permettra d’agir avec promptitude dans les cas où des enfants sont victimes d’abus. Nous avons aussi des abris où sont pris en charge des enfants abusés. On leur accorde un soutien psychologique.

La peine maximale de 30 ans de prison prévue par l’article 249 (1)(a) du Code pénal pour le délit d’inceste semble loin d’être suffisante...
Je ne rédige pas les textes de loi. Mais je suis pour un durcissement des peines envers ceux qui commettent l’inceste. La remise de peine doit leur être refusée.

Vous aviez déclaré publiquement que dans les cas d’abus sexuels, on devrait légaliser l’avortement. Une victime d’inceste doit-elle être autorisée à se faire avorter ?
Étant moi-même mère de deux enfants, je respecte la vie. Cela dit, une femme ou une jeune fille qui tombe enceinte après avoir été victime d’un inceste ou d’un viol doit avoir le choix : on ne peut pas la forcer de garder cet enfant si elle ne le souhaite pas. Ce n’est que mon point de vue personnel. Cela dit, il faut aussi respecter le choix des filles mères. À ce sujet, je salue le travail abattu par Monique Dinan du Mouvement d’Aide à la Maternité.

La maison où l’on répare l’inceste
Jennifer, 14 ans, vêtue d’un pantalon et d’un top noirs, exécute quelques pas de ragga. « Bouge ! » l’encourage une de ses amies. À côté, dans une autre pièce, des gamines visionnent une émission pour enfants à la télé. La salle est bien entretenue ; le carrelage brille. Dans la cuisine, ça sent bon le curry ! Sheila, 14 ans, aide à préparer le dîner. À l’étage, un garçonnet dort à poings fermés.

Nous sommes à la maison d’accueil du Centre d’Éducation et de Développement pour les Enfants Mauriciens (Cedem) à Floréal. Si Jennifer et Sheila sont là, c’est parce qu’elles ont été victimes d’inceste. La première, une fille bien bâtie avec des yeux de biche apeurés, vit ici depuis quatre ans. Elle avait été violée dans un champ de canne par son beau-père.

Sheila, petite de taille, le visage rond, est au centre depuis l’année dernière. Son père se livrait à des attouchements sur elle. Et n’a pas hésité à la « vendre » à cinq jeunes hommes contre Rs 2 000.

À leur arrivée au Cedem, les deux adolescentes étaient taciturnes. Mais, petit à petit, elles ont pu intégrer leur nouvelle famille. « Sur les 26 pensionnaires qui vivent dans nos deux maisons d’accueil (l’autre se trouvant à Vacoas), cinq ont été abusés par leurs proches. Parmi les pensionnaires, il y a une jeune fille qui a subi les sévices sexuels de son grand-père », confie Sehenaz Hossain Saeb, codirectrice du Cedem.

Les autres pensionnaires, dont des garçons, ont également vu leur enfance volée. Leur donner une nouvelle vie, c’est la tâche à laquelle s’attelle le Cedem.

La journée, Jennifer et quelques-uns de ses amis suivent des cours de rattrapage à l’école spécialisée du Cedem. D’autres fréquentent des établissements scolaires normaux. Dans l’après-midi, après une pause-café, ils prennent leur douche. Après un moment de détente, ils font leurs devoirs. Une fois le dîner servi à 18 heures, les pensionnaires regardent la télé. Ensuite, ils regagnent leurs chambres. Les éducateurs prennent le soin de raconter une histoire aux plus petits avant qu’ils n’aillent au lit. « Nous disposons d’une équipe de professionnels pour les encadrer », explique Francine.

Les pensionnaires s’adonnent aussi à la peinture, la musique, au yoga et à des disciplines sportives. « Des psychologues sont mis à leur disposition et ils suivent des thérapies pour leur réhabilitation », précise Sehenaz Hossain Saeb.

Fondé en 1984 par Rita Venkatasamy, le Cedem a aménagé sa maison d’accueil à Floréal douze ans plus tard. Le centre vit des subventions du gouvernement.

À ce jour, le Cedem a accueilli une cinquantaine de pensionnaires. À l’âge de 18 ans, ils sont confiés à des proches ou des familles d’accueil. L’initiative est un succès. Plusieurs pensionnaires ont ainsi pu construire une famille. D’autres sont parvenus à obtenir un emploi. À l’image de Haneesha qui est vendeuse dans un magasin. « Nous nous sentons en sécurité ici », se réconfortent Jennifer et Sheila.