«J’ai 14 ans. Après le divorce de mes parents, je vivais avec mon père. Un jour, en 2005, il est rentré tard à la maison. Comme d’habitude, il était saoul. A un certain moment, il a pénétré dans ma chambre, a mis un mouchoir sur ma bouche et m’a violée ». C’est la terrible histoire d’Amanda, une jouvencelle aux yeux gris qui habite Bambous.
Comme cette adolescente, elles sont nombreuses à avoir été abusées sexuellement par un de leurs proches. Les exemples ne manquent pas : en octobre 2007, deux frères de Rivière-du-Rempart, âgés entre 18 et 21 ans, ont été arrêtés pour s’être livrés à des sévices sexuels sur leur sœur de 10 ans. Dans sa déposition, la fillette soutient que ses deux frères et trois de leurs amis la forçaient à regarder des films pornographiques avant d’abuser d’elle.

Sujet tabou, l’inceste n’en est pas moins une réalité sous nos chaumes. Ces dix dernières années, la Child Development Unit (CDU) a recensé 212 cas d’inceste. Les agresseurs sont pour la plupart du temps le père, le beau-père, le frère ou le grand-père. Environ 66 % des cas répertoriés sont en milieu rural.
Rien que ces cinq dernières années, on a recensé 151 doléances relatives à l’inceste. Notre enquête révèle que les victimes sont surtout les filles avec 130 cas. « La majorité d’entre elles sont âgées entre 3 et 8 ans. À cet âge, les enfants sont vulnérables et ils ne comprennent pas vraiment ce que les autres leur font », confie Karoona Chooramun, directrice de la CDU.
L’inceste est divisé en quatre catégories, à savoir les attouchements, les relations sexuelles, la sodomie et le harcèlement sexuel. Au fait, un cas sur deux des délits rapportés a trait aux attouchements. Les relations sexuelles représentent 37 % des cas. Alors que ceux qui se disent victimes d’acte de sodomie et de harcèlement sexuel par leurs proches parents comptent parmi 10,75 % et 2 % des cas respectivement.
Promiscuité et alcoolLa promiscuité est le facteur principal qui favorise l’inceste. Les exemples où des pères abusent de leurs filles en pleine nuit à même le matelas sont multiples. Le cas suivant illustre ce rapport entre la promiscuité et l’inceste. Nous sommes en 2005. Un homme divorcé vit avec ses trois filles dans une misérable bicoque dans un faubourg de la capitale. Celles-ci sont âgées entre 9 et 13 ans. Les quatre couchent dans le même lit.
Une soirée de septembre, pendant que deux de ses filles sont chez des parents, seul avec l’aînée, il perd la tête. Pendant que l’adolescente dort, il commence à la caresser d’abord timidement, puis de manière plus lascive, plus insistante. Elle se réveille en sursaut et réalisant ce qui se passe, se met à crier à l’aide. Tel un animal qui tient sa proie, il l’empoigne de toutes ses forces, l’immobilise avant de la violer sans ménagement. La scène est violente et durera une poignée de minutes qui seront un martyr pour la jeune fille. La semaine d’après, elle se confiera à sa cousine. C’est ainsi que l’affaire sera portée à la police et le père incestueux arrêté.
L’alcool est un autre facteur favorisant l’inceste. Avec quelques verres dans le nez, certains pères se laissent aller à leurs plus vils instincts. Le 23 janvier 2008, la Cour suprême a maintenu la peine de 18 mois de prison contre Louis Hedley Grand Paul pour attentat à la pudeur sur sa fille de 11 ans.
Les faits remontent à une soirée de septembre 2003. Louis Hedley Grand Paul se glisse dans le lit de sa fille pour caresser ses parties privées. Dans sa déposition, il explique qu’il avait bu plusieurs bières ce jour-là et cru que c’était son épouse qui était à côté de lui dans le lit...
L’absence de la mère biologique dans une maison, la présence d’un beau-père dans la famille sont d’autres raisons qui favorisent l’inceste, précise la psychothérapeute Jaya Balgobin.
Sur ces cinq dernières années, c’est en 2006 que le plus grand nombre de cas a été rapporté, soit 55 plaintes. Alors qu’en 2004, on avait enregistré 9 cas.
Les garçons sont aussi victimes d’inceste quoique moins de cas soient rapportés. 21 cas ont été recensés ces cinq dernières années. L’année dernière, un Flacquois a été arrêté pour avoir sodomisé son fils de neuf ans. Un autre père de famille s’est, lui, livré à des attouchements sur son fils durant la même année.
Coucher avec sa filleLa dépression, l’anxiété, la peur... Autant de troubles psychologiques qui rongent les victimes d’inceste. Dans plusieurs cas, elles mettent des années avant de se confier. Mais parfois, le secret familial n’est jamais ébruité.
L’inceste a toujours existé. Dépendant des civilisations, elle n’a pas toujours représenté un interdit. Dans certaines sociétés comme dans l’Égypte pharaonique, il était fréquent qu’on se marie et d’avoir des enfants avec un membre de sa famille. Plus près de chez nous, au 17e siècle, c’était la norme en Haïti que le père couche avec sa fille et l’engrosse. Aujourd’hui, l’inceste est considéré comme un acte pervers qui est punissable dans les sociétés civilisées.
« L’inceste est aussi vieux que le monde. Comme c’est un sujet tabou, beaucoup de victimes se taisaient. Mais, depuis la dernière décennie, les victimes conscientes de leurs droits dénoncent leurs agresseurs », explique le sociologue Ibrahim Khoodoruth.
À Maurice, l’inceste est défini dans l’article 249 du Code pénal (Voir plus loin). Bien que ce soit un délit punissable, plusieurs personnes continuent à se livrer à des actes abominables sur leurs proches. Aussi, existe-t-il des cas où des individus entretiennent des relations amoureuses secrètes avec un membre direct de la famille. Il est important de souligner que les agresseurs peuvent être poursuivis bien des années plus tard. La loi n’impose aucun délai pour qu’une victime d’inceste dénonce l’auteur de l’acte.
Sur le territoire mauricien, il y a à peine trente ans, certains justifiaient les actes incestueux. « Jusqu’en 1975, il était courant d’entendre des Rodriguais qui disaient : j’ai planté un arbre et je dois être le premier à en cueillir le fruit...», se souvient l’avocat Jacques Panglose. Un argument que J.D. Gopaul a utilisé en 1997 alors que sa fille de 13 ans menaçait de le dénoncer après qu’il a eu des relations sexuelles avec elle.
« Quand ène dimoune plante ène pied li bizin goûte so premier fruit », lui a répondu son monstre de père. Cueilli par la police, c’est lui qui a goûté à cinq ans de prison.
MeurtreSobha Kowlessur commet l’irréparable en décembre 2001. Agée à l’époque de 25 ans, elle a brûlé vive son frère Krishnavijay (26 ans). Dans sa déposition, cette jeune femme, qui vit séparée de son conjoint avec qui elle a deux enfants, explique que son frère l’a violée en août 2001.

Cinq mois plus tard, elle le surprend en train de forcer sa fille de deux ans à lui faire une fellation. « Tu n’as pas honte de ce que tu fais avec ta nièce ?» Et l’autre de répondre : «Je peux avoir des relations sexuelles avec ta fille en ta présence. »
C’en est trop ! Sobha l’asperge de ‘thinner’ et lui lance une bougie allumée. Il meurt quelques jours plus tard. Sobha sera, elle, poursuivie en Cour intermédiaire pour homicide. Le 7 novembre 2005, elle a écopé de trois ans de prison.