Elle l’attendait. Il est venu. Il l’a conquise. Le week-end dernier, Elisha Mootoosamy, 22 ans, était parmi les 850 personnes qui ont loué Dieu aux côtés du pasteur américain Benny Hinn, dans un stade Anjalay noir de monde.

L’affluence était à faire rougir les dirigeants politiques. 25 000 personnes se sont déplacées samedi, contre 30 000 le jour suivant. Autant de monde ! Les photos publiées dans la presse ont cependant donné un aperçu de ce que tout le monde savait déjà. À leur naissance, beaucoup de ceux présents à la grand-messe de Benny Hinn n’étaient pas chrétiens.

Depuis ces deux dernières décennies, les églises chrétiennes, dites évangéliques, ont poussé comme des champignons, piochant leurs adeptes parmi les membres d’autres confessions. Ces églises portent un intérêt particulier à ceux qui vivent dans les régions dites défavorisées, surtout les cités ouvrières, et recrutent parmi les sujets mal dans leur peau. Ils seraient aujourd’hui 100 000 à adhérer à leurs principes.

Mais qu’est-ce qui rend ces églises attrayantes ? Selon Filip Fanchette, curé de la paroisse de Baie-du-Tombeau, leurs membres recherchent, avant tout, la chaleur humaine, la solidarité, la reconnaissance de leur identité et le sentiment d’être compris et écoutés. Ce qu’ils ne retrouvent pas forcément, selon l’abbé, dans les grands courants religieux, tels que le christianisme ou l’hindouisme. « Ils sont devenus trop organisés, trop cérébraux et leurs chefs inaccessibles », déplore-t-il.

Personne vers qui se tourner
L’expérience personnelle d’Elisha Mootoosamy est révélatrice de la mouvance de bon nombre d’hindous vers les églises évangéliques. « D’origine tamoule, ma famille était très religieuse. De par certaines circonstances, la pauvreté par exemple, nous nous sommes convertis il y a dix ans », murmure-t-elle.

Le schéma est classique. Une famille de la classe ouvrière est en butte à des difficultés et il n’y a personne vers qui elle peut se tourner. À part les recruteurs de ces églises qui font du prosélytisme, grâce au porte-à-porte, et qui apportent du réconfort.

C’est de cette façon que Sheila est devenue une fervente de Mission Salut et Guérison, née de la mouvance pentecôtiste. La quarantaine bien entamée, elle s’est laissé entraîner vers les voies du Seigneur, après des soucis de santé. « J’étais tombée gravement malade. Il y avait peu de chances que je survive à une intervention chirurgicale. Ces gens sont venus rencontrer mon époux et lui ont soutenu que ma maladie n’était pas ‘naturelle’ », explique-t-elle.

Une séance de prière à son domicile et l’opération qui s’est déroulée sans pépins ont conforté le couple dans sa nouvelle foi. « Pour nous, cela a été une découverte », dit-elle. Quoique sa guérison soit attribuable aux médecins, elle, elle veut croire que les prières ont agi, qu’il y a eu « miracle ».  C’est la raison qui a fait courir une telle foule vers Benny Hinn, le week-end dernier. Le bruit courait qu’il a fait marcher un paralytique et qu’un sourd n’a plus besoin de son appareil auditif. Mais à samedi, nul ne pouvait nous dire qui ils sont. Dans certaines « églises », on recommande aux fidèles de danser et de crier pour venir à bout de leur mal. « Ce sont  des procédés purement psychologiques qui aident les gens à guérir », explique le psychologue Sadasiven Coopoosamy.  À cause de ce phénomène, l’Église catholique, l’hindouisme et d’autres religions ont connu un exode. « J’ai travaillé pendant vingt-deux ans à l’étranger et j’ai eu l’occasion de côtoyer les pentecôtistes. Ils prient comme les Charismatiques et leur credo, c’est les miracles de l’Esprit Saint. Cette communion dans la prière déclenche certains phénomènes. C’est peut-être psychologique, mais la force de ces églises, c’est qu’elles parlent de deuxième
chance, d’un nouveau monde. Georges W. Bush était un alcoolique. Il est entré chez les Born Again et le voici président des Etats-Unis », avance Filip Fanchette.

« Plus de 35 ans »
« L’homme a toujours été à la recherche de la sérénité. Ces jours-ci, ce ne sont pas les problèmes qui manquent. Avec la cherté de la vie et le stress, il perd ses repères et veut une certaine forme de bonheur. Les personnes qui étaient au stade Anjalay, la semaine dernière, ont pour la plupart plus de trente-cinq ans », décortique le pandit Ved Gopee.

Si l’hindouisme voit un exode de ses fidèles, analyse-t-il, c’est parce les religieux mettent trop l’accent sur les rituels « mécaniques ». Et non sur l’éducation de la masse. « La Mauritius Sanatan Dharma Temples Fédération a un rôle à jouer au lieu d’organiser des compétitions de Ramayana chaque année », dit-il.

Les baïtkas, confie le pandit, devraient être relancés pour propager les valeurs de l’hindouisme. Quant aux religieux, ajoute-t-il, ils doivent cesser de psalmodier des prières en sanskrit sans expliquer aux jeunes ce qu’elles signifient. « En 2008, l’on ne peut parler de mythologie alors que nos jeunes ont un raisonnement beaucoup plus pragmatique. Il faut bouger avec son temps », commente Ved Gopee.

Au sein de l’Eglise catholique, l’exode semble s’être ralenti avec le phénomène Grégoire, constate Filip Fanchette. Mais, quoi qu’il en soit, les églises chrétiennes, elles, s’organisent pour attirer encore plus de fidèles. Elles s’implantent en petite communauté, montent des lieux de culte avec des familles de 30 à 40 personnes. Histoire de créer la chaleur humaine, incitant leurs amis à les rejoindre.

Celles issues d’Amérique du Nord s’installent dans la périphérie des quartiers pauvres. « Elles agissent chez ceux qui ont besoin d’une reconnaissance sociale. Avec Hinn, on a d’ailleurs vu que les prières étaient sous-titrées en créole », remarque Filip Fanchette. « Ces églises ont compris le besoin de proximité » dit-il.

Elles sont très bien organisées et vont même jusqu’à offrir un abonnement à vie à des chaînes satellitaires prêchant la bonne parole matin et soir. Si les chefs religieux des grands courants religieux ne réagissent pas, ils ne feront qu’égarer leur brebis. Ils sont 500 millions d’évangéliques à travers le monde, la vague faisant de dizaines de millions d’adeptes en Amérique du Sud.

Controverse autour des biens des pasteurs
Les signes extérieurs de richesse de certains pasteurs font frémir. Alors que le pasteur Benny Hinn a fait l'objet de plusieurs enquêtes sur ses finances aux Etats-Unis, ses collègues Mauriciens ne sont pas en reste.

Certains pasteurs vivent dans l'opulence et vivent comme de vrais pachas. D'où le récent conflit entre deux factions au sein de l'Assemblée de Dieu. Cyril Palan, directeur de l’agence de publicité Logos et membre influent de l'Assemblée de Dieu, est d'avis que s'il y a doute, il faut une enquête du fisc.

« Il y a effectivement des abus de la part de certains pasteurs pourris qui n'ont pas eu de formation. Ils harponnent de pauvres gens en se faisant passer pour des gurus, alors qu'ils devraient être des guides. La Bible n'est pas un show, elle a une dimension sociale. Pour ce qui est des extérieurs de richesse concernant certains, la MRA doit enquêter », dit-il.

L’île comptait 3 040 pentecôtistes en 2000
D’après le recensement datant de 2000, il existait une douzaine d’églises, qualifiées de « chrétiennes ». Leurs membres sont catégorisés comme étant de foi anglicane, bahaïe, presbytérienne et autres. L’église catholique romaine comptait 278 251 fidèles contre 74 448 pour les chrétiens. Puis, suivent les Adventistes (3 641), l’Assemblée de Dieu (9 641), Bahaï (841), l’Eglise anglicane (3102), les Evangéliques (310), les Pentecôtistes (3 040), l’Eglise presbytérienne (612), les Témoins de Jéhovah (2 112) et 2 000 autres groupes non répertoriés. Clairement, c’est tout le groupe qui s’est déplacé pour écouter Benny Hinn, le week-end dernier.

Vel Moonien / Jean-Claude Dedans