On prend les mêmes et on recommence. Plus d’un an que des problèmes de pollution de l’air perdurent à La Tour Koënig. Au banc des accusés : la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT). L’usine de textile est pointée du doigt pour les émanations d’une fumée toxique qui nuit à la santé des résidents de la National Housing Development Company qui vivent à proximité de cette zone industrielle.
Lundi, aux petites heures, la petite Chloé Thomas, âgée de trois ans et demi, a dû être admise d’urgence à l’hôpital Jeetoo après qu’elle a éprouvé des troubles respiratoires. Son père, Patrick, les yeux larmoyants, raconte : «Ma fille a des difficultés respiratoires. Je prie pour qu’elle retrouve la santé. Cela fait des mois que nous protestons contre l’émanation d’une fumée noirâtre provenant de la chaudière de l’usine de la CMT.»
Le lendemain, Riana Allas, un bébé de deux mois, a ressenti les mêmes symptômes que Chloé. Fiévreuse, elle avait du mal à respirer. Ses parents l’ont conduite d’urgence à l’hôpital Jeetoo où elle a pu recevoir des soins. Contrairement à Chloé, elle n’a pas été admise.
Ce n’est pas la première fois que des habitants de La Tour Koënig dénoncent les problèmes de pollution dans leur localité. L’année dernière, le cas de Luciana Athion avait plongé le pays dans l’émoi. Âgée de quatre ans, elle avait les poumons semblables à ceux d’un gros fumeur. En décembre 2007, elle a dû être admise aux soins intensifs, car son état de santé s’était détérioré. Des médecins avaient même cru au pire au moment de son admission, mais heureusement elle a pu s’en sortir.
Depuis, le couple Lindsay et Glovina Athion et ses trois enfants, Jeremy, 6 ans et demi, Luciana, 4 ans, et Lucida, 2 ans, ont dû déménager à Port-Louis en quatrième vitesse. «L’état de santé de ma fille est stable, mais on ne veut pas rester les bras croisés. Nous avons retenu les services de Me Dick Kwan Tat pour réclamer des dommages moraux à la CMT car Luciana a trop souffert», soupire Glovina Athion. Ce n’est pas tout ! En février dernier, Aaron Fanfan, un garçonnet de sept mois, a souffert d’une bronchite aiguë. Ses troubles respiratoires, selon ses parents, sont provoqués par la fumée de la chaudière de l’usine de la CMT. Le point commun dans ces quatre cas où des enfants sont tombés malades, c’est qu’ils habitent tous dans un rayon situé à une centaine de mètres de l’usine.
300 malades
Les adultes se plaignent aussi de troubles respiratoires. Jusqu’ici, environ 300 personnes disent avoir eu des problèmes de santé car l’air est impur à La Tour Koënig. Malgré leurs nombreuses protestations, le problème reste entier : l’usine de la CMT poursuit ses activités et les problèmes de pollution persistent. «Je suis dégoûté. Tous les matins, ma cour est envahie de poussière provenant de la CMT», fulmine Robert Sundudeavo, un habitant de résidence Les Tourelles, âgé de 48 ans.
«J’habite ici depuis septembre 2007. Une épaisse fumée émane de l’usine tous les jours après 23 heures. Quand je me réveille, je dois nettoyer ma maison de fond en comble», peste de son côté Marie-Claude Potiron, âgée de 68 ans.
Le regard hagard, Jerry Prayag explique qu’il a dû envoyer ses deux enfants, son fils de 12 ans et sa fille de cinq ans chez sa belle-mère à Cassis pour fuir l’air pollué. Les trois mouflets de Steve Haggoo doivent, eux, rester à l’abri à l’intérieur de la maison. Malgré tout, des particules polluantes ressemblant à des flocons de carbone pénètrent dans les 250 maisons se trouvant à proximité de l’usine de la CMT.
Mardi, vers 13 h 30, deux ingénieurs et trois officiers du ministère de l’Environnement sont descendus à La Tour Koënig. Ils ont installé un appareil (Gent Sampler) pour vérifier l’état de l’air dans cette région. Cela afin de détecter les causes exactes de la pollution. C’est sous les huées des habitants du quartier qu’ils ont procédé à cet exercice. «Zis pou ène jour ki zot pé faire ça. Vine gueté dans nou lakaz ki quantité pollution éna», tempêtent-ils.
L’année dernière, le gouvernement avait institué un comité interministériel, présidé par sir Bhinod Bacha, pour se pencher sur les problèmes de pollution à La Tour Koënig. Ce comité s’était basé sur un rapport rédigé par des techniciens de l’Université de Maurice pour confirmer que la CMT opère dans des normes environnementales internationales acceptables. Suite à quoi, le dossier a été référé au ministère de l’Environnement.
Jean-Claude Barbier, député du Mouvement Militant Mauricien (MMM) de la région, insiste pour qu’un expert en environnement de réaliser une étude sur les problèmes de pollution à La Tour Koënig. Celui-ci a contredit le rapport de l’Université de Maurice mettant en cause directement l’usine de la CMT. Mardi, le député mauve a réclamé une ‘Prohibition Notice’ interdisant à l’usine d’utiliser de l’huile lourde dans ses activités (Voir le mini-entretien à la 3e page de cet article).
De son côté, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Rajesh Jeetah, a promis qu’une solution est en voie d’être trouvée pour régler tous les problèmes de pollution à La Tour Koënig. Entre-temps, quatre enfants souffrent de graves problèmes respiratoires.
Anil Bachoo : «La CMT a 21 jours pour donner son rapport»
Depuis un an, il y a eu plusieurs cas d’enfants souffrant de problèmes respiratoires suite à l’émanation de carbone de l’usine de la CMT de La Tour Koënig. Ce n’est qu’au bout d’un an qu’une « Enforcement Notice » a été émise contre la direction de l’usine. Faut-il qu’un drame se produise pour que les autorités se décident d’agir ?
Mon ministère, en collaboration avec les autorités concernées, font un suivi de la situation. Le 14 décembre 2007, un comité, présidé par sir Bhinod Bacha, a été mis sur pied. Les forces vives de la région qui font partie de ce comité sont informées de la situation. Du 10 au 13 décembre 2007, le ministère de la Santé a effectué des examens médicaux sur 293 personnes qui habitent à proximité de la CMT pour établir si les émanations de la CMT leur sont néfastes. 64 cas ont été référés à l’hôpital pour des tests poussés.
Malheureusement, seulement six l’ont fait.
Qu’est-ce qui est prévu dans cette « Enforcement Notice » ?
L’ ‘Enforcement Notice’ somme la CMT de soumettre un calendrier de charge pour un suivi des aspects environnementaux à être approuvés par mon ministère. Elle somme aussi l’usine d’appliquer les mesures suivantes dans un délai de trois semaines : procéder à un audit complet des chaudières pour déterminer les causes de pannes et de la pollution de l’air et subséquemment informer le ministère de l’Environnement des mesures correctives incluant un plan de contingence pour parer à tout incident qui pourrait affecter l’Environnement.
(ii) Soumettre un cahier des charges pour la maintenance régulière des chaudières
(iii) Informer le ministère de l’Environnement des mesures additionnelles prises pour surveiller les rejets des cheminées quand les chaudières sont en opération
(iv) Recenser la (les) région(s) affectée(s)
(v) Procéder au nettoyage des infrastructures affectées par le dépôt de carbone dans le voisinage de la CMT de La Tour Koenig
La CMT ne cesse de jeter le blâme sur les autorités qui, selon elle, n’aurait pas dû construire un complexe résidentiel près de l’usine...
L’usine a reçu sa licence de EIA en 1997. Les complexes de la NHDC, notamment Les Coquillages et La Tourelle se sont implantées à côté de la CMT en 2003 suite à une décision du gouvernement d’alors. Cela dit, le gouvernement est conscient du problème des habitants.
Vu qu’il s’agit d’une question de santé publique, ne pensez-vous pas qu’il faudrait que la CMT délocalise ses activités vers une autre région.
Valeur du jour, les études réalisées par l’Université de Maurice ont, en deux occasions (janvier et mai 2008), conclu que les rejets des chaudières de la CMT sont dans les normes. De fait, mon ministère n’est pas en mesure d’imposer que l’usine soit délocalisée d’autant qu’elle est située en zone industrielle.
Jean-Claude Barbier (député du MMM) : «Trop, c’est trop !»
Le député du MMM de la circonscription No 1 (Port-Louis Ouest/Grande-Rivière-Nord-Ouest), Jean-Claude Barbier, a haussé le ton à l’Assemblée nationale, mardi. Il dit en avoir assez de la lenteur des autorités pour mettre un terme au problème de pollution à La Tour Koënig.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce rapport que vous avez commandité sur la pollution industrielle à La Tour Koënig ?
Plusieurs habitants de La Tour Koënig se plaignaient de pollution industrielle dans cette région. Comme je ne suis pas un scientifique, je ne pouvais me prononcer là-dessus. J’ai alors demandé à un spécialiste en la matière de réaliser une étude après que l’Université de Maurice a soumis un rapport sur ce même problème. J’ai aussi demandé à l’expert de faire le point sur des problèmes similaires dans le pays.
Qui est cet expert ?
Je ne peux divulguer son nom. Mais c’est quelqu’un qui connaît bien son domaine. Il a travaillé pour plusieurs entreprises à la requête de plusieurs compagnies privées.
Dans quelle mesure son rapport contredit-il celui de l’Université de Maurice ?
Il confirme que la pollution est causée par l’utilisation industrielle d’un mélange d’huile lourde et du diesel. Le rapport met en cause la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT) qui utiliserait de l’huile usée. C’est la raison pour laquelle le taux d’oxygène respirable dans la région de La Tour Koënig est bien inférieur. Il faut savoir que plusieurs compagnies utilisent de l’huile usée, mais une seule d’entre elles détient un certificat de ‘Environment Impact Assessment’ (EIA) lui permettant d’en faire usage. Selon ce rapport, il est clair qu’en raison de la quantité de particules polluantes émanant dans la région de La Tour Koënig, des gens souffriront à la longue de troubles respiratoires. D’autres courent le risquent d’être atteints de cancer. Les enfants sont les plus vulnérables. J’ai réclamé un ordre (Prohibition Order) interdisant à la CMT d’utiliser de l’huile lourde. Il est souhaitable que cette usine fonctionne à partir du diesel uniquement. Ce problème de pollution pourrait être réglé si la CMT rehausse la hauteur de ses cheminées. Malheureusement, rien n’a été fait jusqu’ici.
Y aura-t-il une suite après la publication de ce rapport ?
J’ai soumis le rapport à l’Assemblée nationale, mardi. J’en ai plus qu’assez de tous ces problèmes de pollution. Trop, c’est trop ! Certains politiciens ont mal compris le rapport. Je laisse le soin aux habitants de La Tour Koënig d’agir comme ils le jugent nécessaire.
Certains disent que la logique économique doit primer...
Je ne suis pas d’accord avec pareille logique. La vie des habitants de La Tour Koënig demeure la priorité des priorités. Nos enfants sont en danger. Le 2 mars 2004, il y a eu un problème similaire à Rose-Belle impliquant l’usine Alcodis. Le ministre de l’Environnement d’alors, Rajesh Bhagwan, avait fait servir une ‘Prohibition Notice’ obligeant Alcodis d’utiliser du diesel au lieu de l’huile lourde. Pourquoi cette logique ne s’applique-t-elle pas pour la CMT ? Pour la CMT, cela n’aurait pas signifié un gros investissement. Dommage que ce ne soit pas la priorité de la CMT !
La CMT étudie l’option de la délocalisation
La pression monte. La direction de la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT) acculée face aux critiques étudie l’option de délocaliser ses activités. Cougen Naidoo, ‘Business Unit Leader’ de la CMT, déclare que cette éventualité est actuellement sur la table des discussions. Mais il précise toutefois que l’usine opère dans une zone industrielle. «Nous étions auparavant à Phoenix. Nous avons bougé en raison de la pollution. Aujourd’hui, nous sommes dans une zone industrielle, et on nous demande de partir.»
Cougen Naidoo soutient que le problème de lundi dernier est le résultat d’une panne de la chaudière. Ce qui explique la présence d’un nuage de carbone dans la localité. Suite à cet incident, des mesures ont été prises pour éviter d’autres émanations. La CMT projette aussi de rehausser sa cheminée. La CMT compte-t-elle utiliser du diesel à la place de l’huile pour opérer sa chaudière ? Cougen Naidoo explique qu’un tel projet nécessiterait un coût important. «Suite à cette Enforcement Notice, la direction de la CMT a pris note des mesures qui seront prises. Nous adresserons une copie de notre rapport au ministère de l'Environnement.»