Avec sa casquette de Fort Sill vissée sur le crâne, rien ne démarque le GI Owen Rousseau, 45 ans, des Mauriciens qui déambulent dans la cour du Plaza, mercredi matin. Si ce ne sont ses biceps qui saillent légèrement sous son sweat-shirt et ses mouvements synchronisés.L’homme s’exprime avec l’accent yankee et s’en excuse. Cela fait vingt ans qu’il vit aux States. Normal que sa langue fourche quand il s’essaie au patois du pays.

Oui, finit-il par lâcher, il est Mauricien et il a fait la guerre au pays de Saddam Hussein sous la bannière de l’oncle Sam. S’il s’est retrouvé dans le désert, à combattre aux côtés des « boys », c’est par un concours de circonstances.

Vingt-cinq ans plus tôt, l’ancien élève du Lycée Léoville L’Homme se voyait plus à la tête d’une petite entreprise spécialisée dans l’entretien de climatiseurs qu’à quadriller les rues de Bagdad ou de Baquba dans sa Humvee. À éviter des rafales et des voitures piégées.

Au milieu de ses
camarades durant son engagement en Irak.S’il s’est retrouvé sergent dans un corps logistique, à la tête de la 3e infanterie du 203e Bataillon de soutien pour l’entretien du système de guidage des missiles, c’est grâce à… l’amour.

Son parcours atypique débute en 1985. À 23 ans, Owen Rousseau est à Diego-Garcia, occupé à la maintenance des aircon. Il trouve moyen de conter fleurette à Beatrice, une charmante Marines de la US Navy. C’est le début d’une belle histoire. Trois ans plus tard, ils finissent par s’unir. Owen suit Beatrice en Floride où il se fait embaucher comme aide-cuisinier dans un restaurant italien.

Beatrice étant stationnée en Espagne, il doit abandonner ses casseroles. Il sera baby-sitter. Comme Vin Diesel. Il obtient même un poste de puériculteur dans la garderie où ses deux enfants sont admis. Les trois ans passés au pays des toreros sont des plus mémorables. Grâce à des vols militaires, il peut  visiter l’Europe de l’Est. En voiture, avec sa famille, il rallie la Suisse, le Luxembourg et la France. Baragouinant un peu d’espagnol et parlant français, il passe partout.

Puis, Beatrice décide de raccrocher. C’est le retour en Floride. Owen, lui, a la bougeotte. Il veut réaliser son rêve d’enfance. Être GI. Pas à cause de GI Joe, mais en souvenir de son vieux père, Jean, qui, dans l’uniforme de Sa Majesté, a roulé sa bosse en Palestine durant la Seconde Guerre mondiale. « Il ne cessait de
raconter ses faits d’armes. Cela m’a inspiré », avoue Owen.

Le métier de soldat est aussi plus rémunérateur que celui de cuistot ou de baby-sitter. Owen choisit une formation pour la réparation électronique des missiles. À l’issue des trois mois d’entraînement, à Fort Sill, dans l’Oklahoma, il obtient la meilleure note aux tests d’aptitudes physiques sur les 219 recrues. À la surprise générale, car il a 33 ans et il est considéré comme un vieux…

« We spearheaded  the war »
Owen est envoyé à Fort Bening, en Georgie. Après trois ans, il part en Corée du Sud. Il y est basé un an et les gens qu’il côtoie ne cessent de lui demander pourquoi il est différent de ses collègues. De par sa gentillesse et sa façon d’être. La réponse est invariablement : « Je viens de l’île Maurice ».

En 2000, retour vers Fort Bening. La guerre en Irak éclate trois ans après. « We spearheaded the war », aime-t-il  répéter. À la tête de dix-sept soldats, il est au front six mois durant, portant assistance aux groupes d’infanterie ayant des soucis avec leur équipement.

C’est l’enfer ! La mort peut surgir n’importe où. À deux reprises, il échappe à un attentat à la bombe. En une occasion, l’hélicoptère sur lequel son équipe s’apprête à embarquer pour rentrer à la base est pris pour cible par des tirs de roquettes.

Owen Rousseau« C’était dangereux partout », murmure Owen, qui ne révèle cependant pas où exactement il a été envoyé en mission. Il  souligne toutefois que tout n’est pas gris dans ce pays. Et que les soldats américains ne sont pas nécessairement des cow-boys.  Son équipe s’est retrouvée, en maintes occasions, dans des écoles et des hôpitaux pour remettre sur pied le système électrique et la plomberie. La guerre piétine, la mort rôde. Mais, au-delà, il y a des hommes et des femmes. Owen se lie d’amitié avec Yousouf, l’interprète. Il lui inculque les bases de la débrouillardise mauricienne. Il lui conseillera comment arrondir ses fins de mois en préparant du poulet grillé qu’il peut revendre aux troupes.

En regardant en arrière, Owen est heureux qu’on lui ait donné sa chance aux States. Sans tenir compte de ses origines. En quatre ans et neuf mois, grâce à ses seuls efforts, il a été promu sergent.

De retour à la vie civile, il a un nouveau dada. Il fait désormais dans la maintenance des moteurs d’avions. Après ses vacances au pays, il rentrera en Georgie, le mois prochain, pour retrouver sa Beatrice et ses deux enfants, âgés de 19 et 15 ans.