Mardi 13h30. Un soleil de plomb s’abat sur Mont-Goût, petit village au nord de l’île. Une ribambelle de gamins jouent à la marelle, d’autres à cache-cache. Chacun s’adonne à son activité habituelle. On imagine mal que ce même village a connu, quatre mois de cela, un torrent impétueux qui a provoqué la mort de deux de ses habitantes. Ailleurs, à la périphérie de Flacq, deux autres personnes ont connu une triste fin.

Ces quatre morts avaient causé un vif émoi parmi la population. L’évaluation du système d’alerte mis en place le mercredi 26 mars dernier, les prévisions de la météo et les moyens déployés pour informer le public étaient mis en cause. Les mesures préventives nécessaires prises au ministère de l’Education étaient aussi pointées du doigt.

Sur place, rien n’a changé. Les infrastructures sont restées les mêmes. Seule la rivière Citron a été élargie pour permettre une circulation plus fluide des eaux. Ici encore, la présence de déchets parsemés un peu partout, témoigne d’un travail bâclé.  Petit à petit, nous rejoignons le domicile des Jogahir. C’est ici même que le drame s’est joué. La maison n’a pas résisté aux flots torrentiels. Pendant des heures, Shanti, la cinquantaine, est restée suspendue à un arbre. Elle a dû son salut à l’intervention des habitants qui l’ont secourue à l’aide d’une corde. Ce souvenir reste indélébile pour Shanti : « Impossible blié sa. A chaque fois ki ena la pluie mo le coeur batte fort. Mais mo pas croire pou ena gros de l’eau couma lot fois là », se remémore-t-elle.

«Fine blié nou»
Malgré le drame, Shanti garde le sourire. C’est dans sa nouvelle demeure qu’elle nous accueille. Employée au Jardin de Pamplemousses, c’était son jour de congé. Avant notre arrivée, elle regardait un long métrage en hindoustani avec son fils Sunju. Nos questions ne la dérangent nullement. Si la vie a repris ses droits, dit-elle, le gouvernement a oublié ses engagements. «Après deux semaines, banne travail fine arrêté. Zot ine alle ene sel allé», peste Shanti. Et ce n’est pas Raj, venu nous joindre, qui la contredira. Selon ce jeune homme, Mont Goût a été tout bonnement abandonné à son sort.

Qu’est devenue la promesse de travaux d’embellissement et la rénovation des infrastructures ? se demande-t-il. «Zéro. Surtout c’est le fief du Premier ministre». Pour nous convaincre, Raj nous sert de guide. Nous le suivons à Mount, village situé avant Mont Goût. Sur place, c’est un spectacle de désolation. Le pont qui mène à la localité est dans un état lamentable. Les rembardes ont cédé sous la pression de l’eau. Quatre mois après le déluge, cette structure fait désormais partie du décor. C’est ici qu’habitait Laura Paul, collégienne partie à la fleur de l’âge. Les parents sont absents. En revanche, Emmanuel Nizelin, le demi-frère de Laura, souffrant, accepte de nous recevoir. La mine est abattue. Laura lui manque. En cette période de vacances, les douloureux souvenirs des inondations refont surface.  Emmanuel et Laura avaient l’habitude d’organiser des jeux.

« Nou pa encor faire nou deuil bien. Kan mo mazine li, mo ploré. Mais c’est le destin », se résigne Emmanuel. Nous n’avons pu voir
les proches de Jaymantee Rughoo, 59 ans, emportée par les flots.

Tuyaux en trop
Direction Petite Rosalie. Nous suivons Raj dans cette partie du village où les infrastructures avaient été mises en cause. Les tuyaux de la Central Water Authority, disent les habitants, avaient obstrué le passage des eaux. Les trois tuyaux  n’ont toujours pas été enlevés. Les autorités se sont contentées d’élargir la rivière sans élaguer les arbres sur la berge et dont les branches recouvrent les flots. Pour accréditer la thèse de négligence, Kishore Kumar Ramessur, le Principal Health Inspector du conseil de district du Nord  explique que, depuis juillet 2007, les drains de Mon-Goût et Rivière Citron n’ont pas été nettoyés. De son côté Sobhunand Jeetun, chef du département des Travaux, a soumis un dossier où il fait état de 26 constructions illégales sur les berges de rivières dans le Nord.

Raj  peine à dissimuler sa colère : les promesses faites par le gouvernement ne sont restées qu’un slogan. Les autorités attendent-elles une catastrophe dévastatrice pour réagir ?  En tout cas, une chose est sûre : les ponts construits sur la rivière Citron, à Mon-Goût, sont trop étroits ou obstrués par des tuyaux de la CWA. Il reste encore l’espoir de voir agrandir ces ponts, les plans sont prêts.

Raz-de-marée, inondations, élévation du niveau de la mer et cyclones. De loin ou de près, ces cataclysmes font partie de notre quotidien. Rien n’indique que le ciel sera plus clément à l’avenir et les eaux moins capricieuses. Deux événements ont marqué nos esprits : le raz-de-marée  du 12 mai 2007 et les inondations du 26 mars. Le premier n’a pas causé des dégâts importants et l’impact meurtrier du deuxième a été largement attribué à la lenteur des autorités. Les experts estiment que les changements climatiques sont à l’origine de ces intempéries. Nous sommes  prévenus : Maurice a intérêt à se préparer, sinon, gare à la catastrophe.

Les policiers ne sont pas préparés
A la suite de ces inondations, le conseil des ministres a mis sur pied un Fact-Finding Committee. Présidé par le juge Bushan Domah, ce dernier a pour assesseurs l’ancien directeur de la étéo, Ranjit Vaghjee, et l’ancien secrétaire aux Affaires intérieures, Jacques Rosalie. Ce comité a pour tâche d’établir un calendrier de travail et d’auditionner des personnes convoquées. Lors de son audition, Dhun Iswar Rampersad, qui assumait l’intérim au poste de Commissaire de police, a fait ressortir que les policiers n’ont reçu aucune formation pour faire face aux catastrophes naturelles.

Le Fact-Finding Committee estime également qu’il faut construire de structures solides pour éviter que des tels désastres ne se reproduisent. Le comité recommande de prendre en considération la topographie de Maurice.

Rs 900 millions pour parer aux catastrophes
Un mois après le drame, Navin Ramgoolam annonce que son gouvernement allouera une enveloppe de Rs 900 millions aux neuf collectivités locales. Géré par la National Development Unit (NDU), ce fond est destiné à lutter contre les inondations dans les endroits à risque.

A ce jour, la NDU a avalisé une dizaine de projets et compte signer les contrats très prochainement. A Mont-Goût, ce sont cinq projets d’envergure qui seront mis en chantier.  Par ailleurs, 4 620 victimes d’inondations ont, chacune, bénéficié d’une somme de Rs 5 000.