Enfin libre. Après huit ans derrière les barreaux, les portes de la prison de Beau-Bassin s’ouvrent devant Afzal Chummun. L’ancien policier a été condamné sous cinq chefs d’accusation. Ses camarades de « l’escadron de la mort » et lui avaient braqué la banque MCB de Belle-Mare, en décembre 1999. Rs 874 000 en espèces et Rs 330 000 de devises avaient été emportées. En 2000, il manque de peu de tuer l’architecte Jacques Wiehé.

Dans son village de Brisée-Verdière, Afzal Chummun s'adapte peu à peu à sa nouvelle vie. Oubliée la New Wing, l’aile de la prison de Beau-Bassin où il a croupi ces longues années. Vendredi, il a accepté de nous rencontrer. À 45 ans, sa foi en Allah et sa famille le soutient. « Mo éna mo vieux mama, li malade, mo madame et mo deux enfants. Sa meme compté », lâche-t-il.

« C’est un cauchemar »
« Les 400 coups avec l’escadron de la mort et mes compagnons Bahim Coco, Kadafi Oozeer, Azad Nandoo, Reaz Jamaloodin (suicidés) et Liyakat Polin (toujours en prison), sont choses du passé », insiste-t-il. « Ma vie de policier a été gâchée, je veux oublier. Ce passé, c’est un cauchemar. Ce n’est pas glorieux d’avoir fait de la prison », explique-t-il.

Libre depuis deux semaines, il veut réintégrer la société : « Ici, les gens ne me regardent pas de travers, même si j’ai été dans l’escadron. On ne me rejette pas. J’ai vu une centaine de personnes. Toutes parlent de choses positives sur moi. »

En huit ans, il a connu les geôles de La Bastille, à Phoenix, avec ses amis Cehl Meeah et Toorab Bissessur, entre 2001 et 2005. « On était enfermés 23 heures sur 24. La tête bizin solide. C’est une véritable torture de l’esprit », dit-il.

De temps à autre, il entrevoyait Cehl Meeah ou Toorab Bissessur. Finies les longues causettes. « Nous zis dire ene allo ou Assalam Ualaikum, c’est tout », résume-t-il. Aujourd’hui, il veut tourner la page de cette vie tumultueuse. « Cette période, je ne veux plus la revivre, parce qu'elle me détruira moralement. Rien que d'en parler me fatigue l'esprit. »

Les braquages à main armé, Afzal Chummun le regrette : « J’ai perdu tout mon temps pour des choses négatives. » Il se rappelle les critiques acerbes du public. « On a prétendu que, étant flic, j'organisais des fuites d’informations. C’est faux, jamais je n’ai été expert en armement. Certes, je savais manier une arme à feu. On a terni mon image en disant que, de par mon métier, j’étais expert en explosifs. »

Paroles étonnantes. En 2000, après l’attentat raté contre l’architecte Wiehé, à son domicile de Poste-La-Fayette, il change radicalement de position. « Mo pas content zaffaire du sang. Je ne veux plus aucune mort d’homme ou forme de violence… », confie-t-il. Il poursuit après une pause : « Les gens peuvent dire que je suis hypocrite. Non. Je ne veux pas qu’on me tue. alors, pourquoi accepterai-je qu’on blesse quelqu’un ? »

Il affirme avoir fait comprendre aux membres de l’escadron son aversion pour toute mort d’homme. Au moment du braquage de la MCB de Belle-Mare, il avait ordonné à sa bande
de ne pas tuer le policier de service. « Eh ! pas touye sa piti la, eh pa touye li », se souvient-il avoir dit. Et le policier eut la vie sauve...

Séparé de son « guru »
Il oublie ses souvenirs douloureux pour évoquer son amitié avec un célèbre prisonnier. « Mon plus grand regret, dit Afzal Chummun, c’est de ne plus être aux côtés de mon guru... » Après des secondes d’hésitation, il nous confie le nom de ce personnage qui mérite tant de respect… Non, il ne s'agit pas de Cehl Meeah, mais du Seychellois Alex Antoine Lionel, plus connu sous le nom de « Dallon ». Ce triste sire a été trouvé coupable du meurtre de plusieurs chauffeurs de taxi.

« Mon plus grand regret, c'est qu’on soit séparé. Lionel est une personne très calme, très intelligente sur la spiritualité. C’est grâce à lui que j’ai appris à survivre en prison et à être en relation directe avec mon créateur », admet-il.

Après cette vie très agitée, il aspire à l’existence paisible d’un citoyen ordinaire. « J’ai ma place dans la société, d’autant que je suis redevenu respectable.»

Afzal Chummun veut aussi effacer le sobriquet « Dilait Caillé » qui reste collé à son personnage. « Je ne sais pourquoi Kadafi m’a appelé Dilait Caillé, c’est mon frère qui vend de ce produit… » Et citant un hadith (NDLR. Recueil des actes et des paroles du prophète) il ajoute : « Celui qui gâche le nom de son frère fait trois péchés. Je n’aime pas qu’on m’appelle par ce nom. »

Sa priorité, désormais, c’est l’avenir de ses deux fils. L’un est en Form III et l’autre fait la CPE. En prison, il a appris le métier de boulanger et n’écarte pas l’idée de lancer son entreprise.

L’escadron de la mort
En novembre 2000 la police perquisitionne le domicile de Kadhafi Oozeer, rue Vélore, à Plaine-Verte. Tout un arsenal y est découvert : armes à feu, une centaine de balles, grenades lacrymogènes, cagoules, fausses plaques d'immatriculation et autres sabres. Arrêté, l’individu révèle l'existence d'une bande armée, baptisée « L'escadron de la mort » ou groupe « La Force ». S’enchaîneront diverses arrestations, dont celle du chef de la bande, Bahim Coco, puis celles de Liyakat Polin, Toorab Bissesur, Reeaz Jamaldeen, Azad Nandoo, et Afzal Chummun.

Cuisinés par les policiers de feu Prem Raddhoa, ils avoueront plusieurs affaires. Parmi ces délits, figure l’attentat de la rue Gorah Issac, durant la campagne électorale, le 27 octobre 1996. Bilan : trois morts, soit Babal Joomun, Zulfikar Beekhy et Yousouf Moorad.

La bande est à l'origine d’une série de hold-ups parfois sanglants : ceux de la MCB de Curepipe Road, le 18 octobre 1995, de la State Bank de Mesnil, en juillet 1997, de la MCB de Belle-Mare (butin emporté : Rs 1,2M) et de divers centres commerciaux du pays.

Le 16 décembre 2000, trois membres de l'escadron se suicident à Nouvelle-France en avalant du cyanure. Ils sont Reeaz Jamaldeen, Azad Nandoo et Noorani Boodhoo. Afzal Chummun, lui, préfère se rendre. Quelques jours plus tard, c'est au tour de Bahim Coco, le chef, de mettre fin à ses jours.

Cehl Meeah, leader du Hizbullah, fut arrêté. Accusé d'être le cerveau de toute cette affaire et d’être le commanditaire du massacre de la rue Gorah Issac, il bénéficia d’un non-lieu en 2003. Si Toorab Bissesur, Kadhafi Oozeer et Afzal Chummun ont purgé leurs peines, Liyakat Polin reste en prison.