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L’énigmatique Bibi Amina Sobdar : ange ou simple mortelle ?
- By Pradeep Kumar Daby
- Published 9th August, 2008
- Category: Magazine
- Views: 425
- Unrated
En face d’un des murs principaux du cimetière des Salines, Port-Louis, des tailleurs de pierre («tombalistes») frappent rageusement la pierre. C’est sans doute un des rares métiers épargnés par le chômage. Pour le commun des mortels, dans ces lieux où ils ne sont guère en surnombre, l’air est plutôt irrespirable à cause des nuages de poussière rocheuse. Mais il est gravé quelque part que les «tombalistes» appartiennent à une race à part. Pourtant, l’un d’eux ne s’explique pas comment la dépouille de la jeune femme est devenue l’objet d’une vénération qui transcende les communautés.
Dans la région, et même ailleurs, l’on raconte que c’est un accident, avéré ou faux, qui accréditerait la sainteté de la jeune femme, décédée le 19 juillet 1935 à l’âge de 19 ans. «On raconte qu’au moment où on l’emmenait pour être enterrée, sa dépouille se serait échappée de son cercueil à la porte du cimetière et qu’on l’aurait enterrée sur place», explique un «maître-tombaliste». Cette histoire, il la tient lui-même d’une autre personne, laquelle l’a entendue de quelqu’un d’autre...
La vénération de la sainte femme tire sa notoriété d’une de ces anecdotes. Un certain Soobedar - qui n’a aucun lien de parenté avec Bibi Amina - donne lui une autre version de cette chute. «Moi, j’ai entendu dire qu’elle est tombée parce que le cercueil ne supportait pas son poids». «Pendant des années, confie notre interlocuteur, mon grand-père a travaillé au jardin des Salines, mais il n’a jamais prêté attention à cet endroit.» Un détail a pourtant retenu l’attention de notre ami. «J’ai remarqué que le nom de cette dame ne s’écrit plus de la même façon. Il n’y a plus de ‘e’ ». L’anecdote a depuis fait le tour de l’île et l’on ne retient plus des vertus de la mystérieuse dame que les pouvoirs de guérisseuse dont elle aurait joui de son vivant.
Ce lundi matin, les familles, nombreuses ou en couples, ne cessent de visiter la sépulture. Les visiteurs sont essentiellement des femmes, plutôt jeunes. L’une d’entre elles demande au quinquagénaire, affecté à l’entretien des lieux, si elle peut «déployer son ‘horni’ sur la tombe ». «Non, népli gagne droit astere », fait-il. D’autres femmes, entre deux âges, veulent elles aussi, faire de même. «Nou fine bizin mette enn grille pour barre sa place, trop buku dimoune vini, bizin enn contrôle », explique notre homme. A vrai dire, ce dernier est plutôt un bénévole, rétribué selon les largesses des visiteurs. Comme ici ne viennent que des gens qui connaissent la réputation de la «sainte», ils n’hésitent pas à mettre la main à la bourse pour le remercier de l’entretien.
Toutes les semaines, ce sexagénaire, ex-chauffeur de taxi de Curepipe, vient aux Salines autant de fois qu’il le peut. Pourtant, à la rue La Croix, où il habite à Curepipe, ses deux mosquées lui suffisent pour ses prières quotidiennes. Alors que vient-il faire ici, loin de chez lui ? « Je viens me recueillir, je demande à la sainte de se faire l’intermédiaire entre moi et le Très-Puissant ». Une sainte en islam ? La question fait tiquer. Mais qu’on ne s’y trompe pas. «Cette dame ne fait pas de miracles, elle ne fait que transmettre à Dieu nos prières »,
assure notre ami. Pourquoi, après tout, n’y aurait-il pas d’êtres doués de dons spirituels hors du commun en islam ? «Dans toutes les religions à Maurice, il y a des hommes et des femmes exceptionnels qui font l’objet de vénération à cause de leur vie vertueuse et de leurs dons. En Islam également, il y de telles personnes ».
«Aucune explications…»
Il serait vain d’essayer d’obtenir des explications rationnelles des visiteurs au sanctuaire de Bibi Amina Sobdar. On y vient pour avoir la paix intérieure ou obtenir ses faveurs. D’ailleurs, la preuve la plus frappante est de voir de petits groupes de femmes, adolescentes et adultes, assises silencieusement sur des nattes et les yeux tournés vers le sanctuaire. La pièce, rénovée en 2002, est recouverte d’arabesques et imprégnée d’une sérénité respectée de tous. A l’extérieur, à l’entrée, une plaque rappelle que Bibi Amina Sobdar est morte très jeune, et au bas, une pensée soufie rappelle que la soif de la richesse, de l’argent et de la grandeur aveugle l’homme. Cette réflexion n’est pas innocente en ces lieux, car les penseurs soufis ont été les premiers à admettre que la femme peut être imprégnée de la même piété que les hommes.
Ainsi, craintes ou aimées, ces femmes sont aussi bien sollicitées par des hommes que des femmes en difficulté, pour leur capacité à communiquer avec le monde invisible peuple d’esprits, de saints, de prophètes, êtres surnaturels, entre les hommes et les dieux. Y a-t-il prescription concernant la présence de ces musulmans en ces lieux ? « Non, répond le cinéaste Reza Peeroo, auteur de plusieurs courts métrages sur la communauté mu-sulmane. Je suis déjà allé à cet endroit en compagnie de ma mère. Elle avait fait des vœux qui avaient été exaucés. Rien dans l’islam n’interdit de s’y rendre sauf de l’utiliser pour se faire de l’argent. »
Un peu plus tard, vers midi, une voiture s’immobilise devant le sanctuaire. Un couple en descend, dont une jeune femme. Employée dans le privé, ce lundi, elle a décidé de se rendre sur les sanctuaires des saints de l’islam à Maurice, dont celui de Riche-Terre. «Ce sont des lieux où je me sens bien », confie-t-elle. Sans plus.
Durant la journée, d’autres personnes font leur entrée dans le sanctuaire. «On ne sait pas vraiment ce qu’elles recherchent, ajoute Reza Peeroo. On vient surtout faire des vœux. On dit aussi que certaines femmes célibataires pensent y trouver réponses à leurs problèmes.» En tout cas, le mystère entourant Bibi Amina Sobdar reste épais. Dans les mosquées, si les maulanas n’évoquent aucune interdiction de fréquenter l’endroit, ils préconisent, en revanche et fermement, «des réserves » concernant les facultés divines dont disposerait la jeune femme.
Survivante du choléra, elle se taille une légende
Les anecdotes se bousculent dès qu’on essaie de comprendre d’où Bibi Amina Sobdar tient sa notoriété. On sait qu’elle était apparentée à un des maulanas qui officiait à la mosquée Aqsa, la première autorisée par les colons français. On sait aussi que ses ancêtres étaient originaires d’une des provinces françaises en Inde. Selon certains, elle aurait survécu à la grande épidémie de choléra qui avait fait des milliers de morts. Le fait de n’avoir pas ingurgité le moindre médicament aurait suffi pour faire d’elle une femme aux pouvoirs exceptionnels. A sa mort, son enterrement hors du cimetière, vient consolider le mystère qui l’entoure. Voulait-elle être enterrée loin des siens, dans cette partie réservée aux Tamouls, ou l’endroit lui était-il interdit ? Encore des questions sans réponses.
Dans la région, et même ailleurs, l’on raconte que c’est un accident, avéré ou faux, qui accréditerait la sainteté de la jeune femme, décédée le 19 juillet 1935 à l’âge de 19 ans. «On raconte qu’au moment où on l’emmenait pour être enterrée, sa dépouille se serait échappée de son cercueil à la porte du cimetière et qu’on l’aurait enterrée sur place», explique un «maître-tombaliste». Cette histoire, il la tient lui-même d’une autre personne, laquelle l’a entendue de quelqu’un d’autre...
La vénération de la sainte femme tire sa notoriété d’une de ces anecdotes. Un certain Soobedar - qui n’a aucun lien de parenté avec Bibi Amina - donne lui une autre version de cette chute. «Moi, j’ai entendu dire qu’elle est tombée parce que le cercueil ne supportait pas son poids». «Pendant des années, confie notre interlocuteur, mon grand-père a travaillé au jardin des Salines, mais il n’a jamais prêté attention à cet endroit.» Un détail a pourtant retenu l’attention de notre ami. «J’ai remarqué que le nom de cette dame ne s’écrit plus de la même façon. Il n’y a plus de ‘e’ ». L’anecdote a depuis fait le tour de l’île et l’on ne retient plus des vertus de la mystérieuse dame que les pouvoirs de guérisseuse dont elle aurait joui de son vivant.Ce lundi matin, les familles, nombreuses ou en couples, ne cessent de visiter la sépulture. Les visiteurs sont essentiellement des femmes, plutôt jeunes. L’une d’entre elles demande au quinquagénaire, affecté à l’entretien des lieux, si elle peut «déployer son ‘horni’ sur la tombe ». «Non, népli gagne droit astere », fait-il. D’autres femmes, entre deux âges, veulent elles aussi, faire de même. «Nou fine bizin mette enn grille pour barre sa place, trop buku dimoune vini, bizin enn contrôle », explique notre homme. A vrai dire, ce dernier est plutôt un bénévole, rétribué selon les largesses des visiteurs. Comme ici ne viennent que des gens qui connaissent la réputation de la «sainte», ils n’hésitent pas à mettre la main à la bourse pour le remercier de l’entretien.
Toutes les semaines, ce sexagénaire, ex-chauffeur de taxi de Curepipe, vient aux Salines autant de fois qu’il le peut. Pourtant, à la rue La Croix, où il habite à Curepipe, ses deux mosquées lui suffisent pour ses prières quotidiennes. Alors que vient-il faire ici, loin de chez lui ? « Je viens me recueillir, je demande à la sainte de se faire l’intermédiaire entre moi et le Très-Puissant ». Une sainte en islam ? La question fait tiquer. Mais qu’on ne s’y trompe pas. «Cette dame ne fait pas de miracles, elle ne fait que transmettre à Dieu nos prières »,
«Aucune explications…»
Il serait vain d’essayer d’obtenir des explications rationnelles des visiteurs au sanctuaire de Bibi Amina Sobdar. On y vient pour avoir la paix intérieure ou obtenir ses faveurs. D’ailleurs, la preuve la plus frappante est de voir de petits groupes de femmes, adolescentes et adultes, assises silencieusement sur des nattes et les yeux tournés vers le sanctuaire. La pièce, rénovée en 2002, est recouverte d’arabesques et imprégnée d’une sérénité respectée de tous. A l’extérieur, à l’entrée, une plaque rappelle que Bibi Amina Sobdar est morte très jeune, et au bas, une pensée soufie rappelle que la soif de la richesse, de l’argent et de la grandeur aveugle l’homme. Cette réflexion n’est pas innocente en ces lieux, car les penseurs soufis ont été les premiers à admettre que la femme peut être imprégnée de la même piété que les hommes.
Ainsi, craintes ou aimées, ces femmes sont aussi bien sollicitées par des hommes que des femmes en difficulté, pour leur capacité à communiquer avec le monde invisible peuple d’esprits, de saints, de prophètes, êtres surnaturels, entre les hommes et les dieux. Y a-t-il prescription concernant la présence de ces musulmans en ces lieux ? « Non, répond le cinéaste Reza Peeroo, auteur de plusieurs courts métrages sur la communauté mu-sulmane. Je suis déjà allé à cet endroit en compagnie de ma mère. Elle avait fait des vœux qui avaient été exaucés. Rien dans l’islam n’interdit de s’y rendre sauf de l’utiliser pour se faire de l’argent. »
Un peu plus tard, vers midi, une voiture s’immobilise devant le sanctuaire. Un couple en descend, dont une jeune femme. Employée dans le privé, ce lundi, elle a décidé de se rendre sur les sanctuaires des saints de l’islam à Maurice, dont celui de Riche-Terre. «Ce sont des lieux où je me sens bien », confie-t-elle. Sans plus.
Durant la journée, d’autres personnes font leur entrée dans le sanctuaire. «On ne sait pas vraiment ce qu’elles recherchent, ajoute Reza Peeroo. On vient surtout faire des vœux. On dit aussi que certaines femmes célibataires pensent y trouver réponses à leurs problèmes.» En tout cas, le mystère entourant Bibi Amina Sobdar reste épais. Dans les mosquées, si les maulanas n’évoquent aucune interdiction de fréquenter l’endroit, ils préconisent, en revanche et fermement, «des réserves » concernant les facultés divines dont disposerait la jeune femme.
Survivante du choléra, elle se taille une légende
Les anecdotes se bousculent dès qu’on essaie de comprendre d’où Bibi Amina Sobdar tient sa notoriété. On sait qu’elle était apparentée à un des maulanas qui officiait à la mosquée Aqsa, la première autorisée par les colons français. On sait aussi que ses ancêtres étaient originaires d’une des provinces françaises en Inde. Selon certains, elle aurait survécu à la grande épidémie de choléra qui avait fait des milliers de morts. Le fait de n’avoir pas ingurgité le moindre médicament aurait suffi pour faire d’elle une femme aux pouvoirs exceptionnels. A sa mort, son enterrement hors du cimetière, vient consolider le mystère qui l’entoure. Voulait-elle être enterrée loin des siens, dans cette partie réservée aux Tamouls, ou l’endroit lui était-il interdit ? Encore des questions sans réponses.
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