«Doctère ou bizin faire X-ray avec moi parce qui mo la main fermal !» insite ce patient de l’hôpital SSR, Pamplemousses, au médecin des urgences. Le ton est presque autoritaire. Il semble évident qu’il vient d’exiger cet examen et non faire une simple requête. Le médecin ne fait alors que griffonner quelques notes sur une carte et demande au patient de se rendre au département de radiologie (X-ray Department).
Cette pratique est désormais courante dans nos hôpitaux. C’est dorénavant le patient qui exige cet examen auprès du médecin. Le premier se montre de plus en plus intransigeant et le second, qui ne veut pas avoir d’ennuis avec le patient et encore moins la direction de l’hôpital, obtempère. Du gâchis, diront certains. D’autres estimeront que les médecins sont fous ! Mais, la réalité est bien plus complexe.
«Si le patient exige un examen de X-ray, je recommande qu’on le passe sous un scanneur. Et ce, même je sais que cela n’est pas indiqué dans son cas. Si je ne fais pas cela, il pourrait me rapporter auprès du ministère de la Santé, voire même auprès du ministre», explique un généraliste de l’hôpital Victoria, Candos. Mais, se rend-il compte, au moins, que les examens radiologiques sont dangereux pour la santé des patients.
Oui, répond le médecin. Avant d’ajouter : «Pourquoi devrais-je m’attirer des ennuis ? Essayez de faire comprendre à un patient qui insiste qu’un examen radiologique est superflu ! Et qu’il met sa santé en péril car les rayons X peuvent provoquer le cancer », souligne-t-il.
Pour se justifier, ce médecin évoque le cas d’un de ses collègues qui avait reçu un avertissement pour avoir refusé de recommander un examen radiologique à un patient. Le ministère de la Santé, dit-il, avait été d’une clarté limpide : le patient a droit à tous les services d’un hôpital.
Des examens à outrance
Néanmoins, il faut voir les deux côtés de la pièce. Si certains médecins recommandent ces examens pour éviter des problèmes, pour d’autres, cela est plus commode que d’examiner minutieusement le patient. «Ceux qui affirment que certains médecins ne les touchent même pas lors de l’examen aux urgences ne mentent pas. Pour certains médecins, c’est plus facile de recommander un examen radiologique. Mais ils oublient qu’ils sont en train de mettre en danger la vie de ces patients qui courent le risque de développer le cancer, à force d’être exposés aux rayons X », met en garde ce radiologue du service hospitalier.
Car il ne faut pas oublier, ajoute-t-il, que certains patients exigent ces examens plusieurs fois en l’espace de quelques jours. Certains se rendent dans plusieurs hôpitaux pour cela tandis que d’autres se rendent au même hôpital plusieurs jours d’affilée affirmant qu’ils souffrent toujours. Quelques mois de cela, un radiologue de l’hôpital Victoria, irrité par le nombre d’examens recommandés par un médecin pour le même patient, lui avait envoyé une petite note pour lui faire comprendre qu’il ne faut pas abuser du service de radiologie. Un samedi de juillet 2008, 350 des 600 patients qui se sont présentés aux urgences de l’hôpital Victoria se sont vus recommander un examen de radiologie ! Chiffre conséquent, selon certains membres du personnel de l’unité de radiologie, qui sont persuadés que tous ces patients n’avaient pas forcément besoin de cet examen.
Par ailleurs, il y a également certains médecins qui ignorent carrément dans quels cas un examen radiologique est indiqué et dans lesquels ils ne le sont pas. «Nous avons vu des cas où un patient, qui marche correctement mais pense avoir une fracture au genou, a exigé et obtenu un examen de X-ray. Car le médecin n’a pas pensé que c’était superflu. D’autant que cela relève tout simplement du bon sens ! Un patient qui a une fracture au genou ne peut marcher correctement ! Certains médecins prescrivent même cet examen pour des patients qui n’ont eu que des égratignures après une chute !» s’emporte ce Medical Imaging Technologist.
A.P. ou E.P.I.
Pis, certains jeunes médecins ne savent même pas qu’effectuer la radiologie du corps entier est impossible ! En effet, l’un d’eux avait inscrit «whole body» sur une carte pour un examen radiologique d’un patient. Le Medical Imaging Technologist a dû partir à sa rencontre pour lui faire comprendre que cet examen n’est possible qu’en prenant plusieurs clichés sur plusieurs parties du corps. Il lui a donc expliqué qu’il aurait dû indiquer quelles parties du corps il fallait radiographier.
Pourtant, souligne ce Medical Imaging Technologist, c’est une notion de base de la médecine qu’aurait dû connaître tout médecin. Autre chose surprenante : certains jeunes généralistes n’ont presque aucune notion du jargon pour le département radiologique.
Par exemple, ils doivent normalement préciser s’ils ont besoin d’un «A.P Exam» (qui signifie Anterior Posterior Examination) pour leurs patients. En d’autres mots, par exemple pour la radiologie de la main, cela veut dire radiographier les deux surfaces de la main. Or, sur la carte médicale du patient, il leur arrive d’écrire E.P.I. au lieu de A.P. ! Bien sûr, E.P.I. ne veut rien dire dans le jargon radiologique. Les Medical Imaging Technologists doivent jouer aux devinettes. Ils ont fini par comprendre que, pour ces médecins, E.P.I. veut dire A.P.
Par ailleurs, si c’est l’abdomen du patient qui doit être radiographié pour déceler des calculs rénaux, le patient doit, en principe, prendre d’abord un purgatif pour que les résultats soient visibles sur le film. Or les médecins oublient souvent cette étape pourtant importante en recommandant une radiologie sans préciser que le patient doit prendre le fameux purgatif. Ce n’est que quand les résultats sont disponibles et qu’ils ne soient pas clairs qu’ils s’en rendent compte. Ils recommandent alors un deuxième examen pour le patient en lui prescrivant d’abord le purgatif.
Cela relève non seulement du gaspillage pour le département radiologique mais le patient court le risque d’avoir le cancer en s’exposant à l’excès aux rayons X émis par l’appareil de radiologie…
En tout cas, des mesures correctives s’imposent pour que les services de radiologie soient utilisés à bon escient.
400 examens radiologiques par jour à Candos
Pourtant, la majorité des examens radiographiques effectués sont négatifs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes ! C’est l’unité de radiologie de l’hôpital Victoria qui pratique le plus grand nombre d’examens, c’est-à-dire une moyenne de 400 par jour, dont seulement une vingtaine sont positifs.
À l’hôpital Jeetoo, Port-Louis, environ 250 examens sont pratiqués au X-ray Department. 25 % seulement sont positifs. Idem pour l’hôpital SSR. Parmi les 200 examens pratiqués, 75 % sont négatifs. Pour ce qui est de l’hôpital de Flacq, une centaine d’examens radiographiques sont pratiqués chaque jour et, comme ailleurs, la majorité sont négatifs. Même chose pour l’unité radiologique de l’hôpital Nehru, Rose-Belle, où une soixantaine d’examens sont effectués chaque jour. Tous les résultats négatifs pour ces examens sont stockés dans les différentes unités radiologiques. Ils ne peuvent être détruits puisqu’ils seront nécessaires au cas où il y aurait des allégations de négligence médicale et que l’affaire est portée en Cour.
Justement, c’est également pour éviter d’être accusés et poursuivis pour négligence médicale que les médecins accèdent à la demande des patients pour ces examens. Même s’ils jugent que cela n’est pas nécessaire.