Elles sont dans le milieu associatif, l’éducation pré-primaire ou étudiants à l’Université de Maurice. Mais il y a aussi un jeune prof et un ex-prêtre. Tous ont en commun la passion du kreol et son utilisation dans leurs activités quotidiennes. Certes, quatre jours ne suffisent pas au développement des mécanismes qui conduisent un individu à comprendre son environnement linguistique et sa portée sur sa pensée et ses actions. Mais le mérite de LPT est d’avoir ouvrir des champs de réflexions qui lancent des pistes. Alain Ah-Vee, un des animateurs de ces ateliers, est lui-même passé par ces stages. Avec Rada Kistnasamy, Lindsey Collen, Pushpa Lallah et Cindy Clélie, il est aujourd’hui un animateur rompu pour ces ateliers devenus un rendez-vous obligé, chaque année.
Ce vendredi matin, dès 9 h, des jeunes et moins jeunes montent les escaliers qui mènent à l’étage des locaux de LPT à Grande-Rivière. Un détail saute aux yeux : les femmes sont plus nombreuses. « Se enn normal, explique Alain Ah-Vee, ena plis fam au chômage ».Depuis le début des stages, ils savent que la ponctualité est exigée. Dans une grande salle, Alain consulte une dernière fois ses notes. Plusieurs seront abordés durant la matinée : le génocide d’une langue, comment l’art sert dans l’exercice de lire et écrire, la poésie. Après un ‘Brek dezene’, Alain reprendra sa craie pour expliquer pourquoi LPT met l’accent sur ‘literesi’, puis Anne-Marie Sophie développera le thème ‘Metod devlop lekritir’. C’est Rada Kistnasamy qui clôturera la journée avec un exposé sur Powerpoint.
«Génocide»
Disposées en cercle, les tables permettent une meilleure interaction entre les participants et les animateurs d’abord, puis entre les participants eux-mêmes. Le terme génocide, servi ce vendredi pour démontrer comment une langue se meurt, donne une idée très précise de l’intérêt de ce type d’exercice. Citant le métier de la pêche, Alain explique que des termes utilisés par les pêcheurs seraient voués à une lente disparition si la pêche, elle-même, ne se pratiquait plus. Le mot ‘génocide’, enchaîne Alain, fait certes peur. Qui peut en donner des exemples ? demande-t-il. Une main se lève et une voix lance : ‘Rwanda’.
Un peu plus tard, le thème abordé est celui des familles de langues. L’occasion pour bien faire comprendre que le vocabulaire kreol est riche en expressions et surtout de dissiper tout lien de parenté syntaxique avec le français. Un exemple, en français on dit « La chaise », mais en kreol, ça devient « sez-la ». « Pena auken langue ki pli importan ki enn lot », renchérit Alain.
Pour démontrer que le kreol reste la langue la plus parlée à Maurice, rien n’est plus éloquent que les chiffres officiels du recensement de 2000, qui font ressortir que 70 % de la population s’expriment dans cette langue, suivis de 12% de locuteurs du bhojpuri. Ce qui fait dire Alain, et avec raison, que Maurice reste résolument un pays ‘créolophone’. Quant au français, ajoute-t-il, il y a un certain «prestige » lié à son utilisation. Notre système éducatif, lui-même, exerce une certaine pression sur les parents pour qu’ils choisissent le français.
Le kreol serait incomplet si les politiciens ne s’en servaient que pour se haranguer sur les caissons de camion ou aux publicitaires de vendre opportunément des boîtes de conserve. La partie « poésie » animée par Pushpa Lallah motive les participants à faire preuve de créativité. Avec six mots, ils doivent composer un poème, puis certains sont invités à le lire à haute voix. Ce mini-exercice est un véritable travail d’équipe puisque ensuite, des groupes doivent se former et chacun doit partager ses poèmes. Un deuxième exercice est consacré au décryptage des tableaux de maître. Deux ouvrages sont donnés en exemple : le Guernica de Pablo Picasso et un autre de Magritte. Si le maître espagnol n’est pas un total inconnu, le Belge René Magritte, en revanche, demeure une énigme. Son tableau qui montre une pipe, et dont il dit «Ceci n’est pas une pipe», explique Pushpa Lalla, n’est en fait que la «represantasion » de cet objet.
Si les cours des jours précédents étaient consacrés à des thèmes liés au kreol et son écriture, un des sujets à l’agenda et présenté par Lindsey Collen, avait pour thème : ‘Langaz, sosyete de klas, liberte’. Cet angle de réflexion plaçait le développement du kreol et du bhojpuri et leur reconnaissance dans la perspective d’une triple émancipation : politique, sociale et culturelle.
Comment se meurent les langues
Les langues meurent d’elles-mêmes ? Pas vraiment, il suffit qu’il n’en existe pas de locuteurs et voilà qu’on se rend compte qu’elle n’est plus en usage. Deux raisons sont avancées par Alain Ah-Vee. D’abord, lorsque les médias, presse écrite et audiovisuel, choisissent de ne pas s’en servir. Puis, lorsque de manière arbitraire et parfois officieuse, des langues étrangères sont imposées à celles du pays. Un exemple : dans certaines salles de classe de Maurice, lorsque des élèves veulent aller aux toilettes, ils sont obligés de formuler leur demande en français ou anglais. Lorsqu’il ne parvient pas à le faire et s’exprime en kreol, on lui fait ressentir une certaine honte. «Li enn ditort mental terib ki zenfan sibir et li freine so devlopman corporel», explique Alain. A deux reprises, ajoute-t-il, l’Unesco a attiré l’attention du gouvernement mauricien sur le peu d’intérêt qu’il accorde au kreol et bhojpuri.
La graphie Larmonie et l’œuvre de Dev
On a pu sentir l’ombre de Dev Virahsawmy planer sur ces stages durant ces quatre jours. Pour cause, grâce à ses recherches sur le kreol et une production livresque sans relâche, il a permis que le kreol pénètre dans nos salles de classe et donne ses preuves. Adoptée en 2004 par l’Eglise dans des écoles destinées aux recalés du CPE, sa graphie Larmonie est aujourd’hui reconnue comme un moyen de réussite dans le milieu scolaire. A ses travaux, il y a eu, parallèlement, des dictionnaires de traduction, qui sont venus apporter un cinglant démenti aux adversaires du kreol, qui estimaient que cette langue n’est qu’un dérivé approximatif du français.
Marie, Marianne et Sara : «Le kreol, un outil»
C’est dans les journaux que Marie, Marianne et Sara ont pris connaissance des stages de LPT. Intéressées, elle se sont inscrites par téléphone et ont été présentes durant les quatre jours. «Tou positif et kapav met en pratik », explique Marie qui travaille dans le milieu associatif et s’occupe des personnes quasiment analphabètes. Les ateliers de travail, les réflexions sur les langues, les exercices et le partage des expériences ont véritablement élargi leurs champs de connaissances et fourni des outils. Mais, Sara, enseignante dans le préprimaire reconnaît les difficultés à convaincre certains parents de la nécessité de parler et écrire le kreol. Toutefois, les trois participantes repartent fort d’avoir acquis une expérience unique. Un peu comme une classe de General Paper, lâche Marianne.