Ils inspirent la terreur. Dans les faubourgs de Rose-Hill, les gens pensent à deux fois avant d’évoquer, à voix basse, les noms des jumeaux Diop et Yannick Bhoyroo. De Cité Corps-de-Garde, dite Cité Mal-Nourri – où ils tiennent leur quartier général dans une maison qui fait penser à un château-fort – en passant par Camp-Levieux, Cité Beau-Séjour, Cité-Barkly, et les cités ouvrières à Port-Louis, les récits sur leurs quatre cents coups abondent.
Du haut de leurs vingt-quatre ans, ils semblent tout droit sortis de l’imagination de scénaristes des séries mafieuses. Outre l’enlèvement et la torture à mort de Judex Bhoyroo, 16 ans – un lointain cousin qui a eu le malheur de séduire leur petite sœur – il leur est également reproché d’être temprés dans le trafic de drogue et des règlements de compte sanglants.
Diop et Yannick Bhoyroo sont aussi notoirement célèbres pour être à la tête du « Groupe Jumeaux ». C’est une milice composée de gros bras qui roulent des mécaniques en treillis militaires. Ils seraient derrière diverses agressions au « katana » et des passages à tabac, quand ils n’offrent pas leurs services aux discothèques, boîtes de strip-tease et maisons de jeu pour y assurer la sécurité…
Ils sont nombreux, ceux qui ont eu maille à partir avec les jumeaux, mais nul n’ose les dénoncer, de peur d’y laisser des plumes… ou la vie. Comme Judex Bhoyroo, dont le récit de la tragique disparition est sur toutes les lèvres dans les faubourgs de Rose-Hill.
Depuis le mois d’octobre, la Major Crimes Investigation Team (MCIT) était sur les dents, en quête de preuves pour les confondre, suite à la publication dans L’Hebdo d’un article sur ladite milice. Jusqu’à ce qu’elle ne mette la main sur deux sbires, Jean-Luc Murden et Dominique Lamoureux, arrêtés dans le cadre de l’enquête sur le hold-up chez Adamas, à Grand-Baie. Des bijoux d’une valeur de Rs 1,6 million avaient été emportés.
Les deux hommes sont passés aux aveux, la semaine dernière, dénonçant les jumeaux qui seraient responsables de l’assassinat de Judex Bhoyroo. Leurs descriptions de la mise à mort sadique font penser aux scénarios de films mafieux. Le malheureux adolescent a été battu, placé dans une « cravate de feu » : on lui a mis des pneus de caoutchouc autour du corps, et il a été brûlé vif après avoir été aspergé d’un liquide inflammable.
La MCIT venait d’avoir la confirmation de ce que tout le monde devinait… L’assassinat aurait eu lieu à La Chaumière, St-Martin, sur la ferme du père, José Bhoyroo, ancien gros bras du Mouvement militant mauricien. Si les frères en voulaient à l’adolescent, qui venait d’intégrer leur bande, c’est parce qu’il avait séduit leur sœur à une soirée d’anniversaire. Et qu’il l’avait claironné sur tous les toits.
Séquestré dans un trouOutre la MCIT, divers éléments de la Special Mobile Force et du GIPM ont ratissé la ferme pour s’assurer qu’elle n’a pas servi de lieu de torture pour d’autres victimes des jumeaux.
Déjà en septembre 2006, sur cette même ferme – dont les terres sont louées à bail de l’Etat – le surintendant Hurrydeo Raddhoa et son équipe avaient mené une perquisition lors de l’enquête sur la séquestration de Christophe Antoinette, chauffeur de taxi marron. Ils l’avaient placé dans un trou et torturé parce qu’il n’avait pas accepté de le prendre dans son véhicule.
Les policiers avaient trouvé diverses armes blanches, un revolver Smith & Wesson et un féroce chien Rottweiller qui veillait près du trou pour empêcher que le chauffeur ne prenne la clé des champs.
Le père Bhoyroo et les jumeaux Diop et Yannick avaient été interpellés dans le cadre de l’enquête, ainsi que Jiawed Ruhumatally – l’un des braqueurs des Rs 51,8 millions du QG de la Mauritius Commercial Bank – Kevin Caroopen et Marcelin Humbert.
Libéré sous caution, Yannick Bhoyroo n’a pas tardé à se faire arrêter, avec deux complices videurs avec 49 doses d’héroïne et Rs 92 000 soupçonnées de provenir de la vente de la dope. C’était en octobre 2007.
A la comparution de Yannick Bhoyroo en cour de Bambous, son gang s’est présenté en grand nombre… et en tenue militaire, dans l’enceinte du tribunal. En guise de représailles à l’arrestation de Yannick, le gang s’en est pris au frère du présumé informateur de la brigade anti-drogue. Il a tabassé au sabre Bernard Rebet, le laissant invalide.
Autres cas de violence liés au gang : en septembre 2007, armes au poing, ils débarquent à Cité-Barkly, en pleine nuit, pour régler son compte à un habitant qui avait osé défier l’un de leurs sbires.
La « victime » s’est retrouvée dans le box des accusés, un membre du gang s’étant blessé par mégarde en se tirant une balle à la main. Nombre de résidents disent avoir aperçu ces hommes, en tenue de camouflage et vêtements noirs, arborant des têtes de mort et armés de fusils à visée. D’aucuns pensent qu’ils veulent revivre l’ancien gang dont était membre leur père : le groupe « Scorpion » qui semait autrefois la terreur à Rose-Hill, tabassant les agents politiques qui n’étaient pas du MMM.
Affaires suivies de prèsOutre l’arrestation de Yannick Bhoyroo, pour trafic de drogue, un autre proche du gang, Percy Stéphane Jonas, a été interpellé pour trafic de Rs 25 millions de Subutex, après avoir été mêlé à une affaire de trafic d’héroïne (valeur Rs 10 millions).
Les services de renseignements suivent de très près les activités de ces malfrats qui n’hésitent pas à tabasser les clients des boîtes de nuit et des maisons de jeu qu’ils sont censés protégés.
En début d’année, ils s’en étaient pris à des employés d’hôtel éméchés lors d’une fête et, armés de gourdins et de « katanas », ils avaient expédié une vingtaine de ces fêtards à l’hôpital. Il y a deux ans, le gang des jumeaux a été mouillé dans l’agression de Manand Fakhoo, un gros bras proche du pouvoir, devant une maison de jeu à Quatre-Bornes.
Recherchés depuis samedi par la police, outre les frères Bhoyroo, Jean-Hansley Beehary, 26 ans, et Percy Tuyau, 29 ans, sont dans le collimateur de la police. Bruce Ribet, 20 ans, lui, s’est rendu, mardi.
En liberté sous caution dans d’autres affaires, ils ont trouvé une parade pour ne pas se présenter au poste de police le plus proche de leur domicile, comme le prescrit la loi. Ils ont fourni un certificat médical expliquant qu’ils doivent garder le lit deux mois durant, mais ils n’étaient pas chez eux lorsque la police a perquisitionné leur domicile. Les services de renseignement se sont ligués à la MCIT et à l’Adsu pour les traquer et croient savoir qu’ils se terrent dans un campement de l’Ouest.
Depuis samedi, le Commissaire de police Dhun Iswur Rampersad a émis un communiqué signalant que ces personnes sont « wanted » et qu’elles sont considérées comme les nouveaux ennemis publics No1.
Lamoureux impliqué dans le crime de Beau-SéjourDominique
Lamoureux, dit Badoune, 33 ans, devra songer à réclamer une protection
spéciale. Il s’avère que toux ceux qui ont dénoncé les jumeaux Diop et
Yannick Bhoyroo dans une affaire ont par la suite passé un sale quart
d’heure. Badoune était l’un des suspects lors de la séquestration, à la
ferme des Bhoyroo, de Christophe Antoinette, en septembre 2006. En
avril dernier, il a été arrêté par la CID de Quatre-Bornes pour le
meurtre de José Mike Kelly Auguste, alias Bouba, à Cité Beau-Séjour.
C’est encore Dominique Lamoureux qui a dénoncé le présumé trafiquant de
drogue Patrick Auguste, dit Gros-Patrick, un ‘ami’ des jumeaux. Il a
déclaré aux policiers que Gros-Patrick avait brisé les articulations de
son cousin Bouba à coups de marteau. Puis, il l’a accroché à son 4x4 à
l’aide d’un crochet de boucher avant de tracter sa victime autour de la
cité. Trois jours plus tard, Bouba rendait l’âme.
Murden avait tué pour un travestiL’Hebdo
l’avait annoncé en juillet. Dans le cadre de son enquête sur le
braquage de la bijouterie Adamas, en juin dernier, la MCIT traquait les
principaux suspects du meurtre d’Avinash Chuttoo, 20 ans. Le jeune
homme avait été agressé le 1er octobre 2006 sur le parking de la
discothèque Zéclair. Le principal accusé dans cette affaire, Jean-Luc
Murden, avait poignardé Avinash Chuttoo avec un canif pour venir en
aide à son ami Jaycurran Gunessee, qui se disputait les faveurs d’une
femme qui était, en fait, un prostitué travesti.
Tuyau aussi wantedPercy
Tuyau, 29 ans, un bouncer, a aussi été impliqué par Lamoureux et Murden
pour le meurtre de Judex Bhoyroo à la ferme des ju-meaux en juin 2006.
Comme Diop et Yannick, il est recherché depuis samedi par les hommes de
l’inspecteur Seebaruth et du tandem Ranjeet Jokhoo et Yousouf Soopun de
la MCIT.
Coups de feu à Cité-BarklyLes
habitants de Cité-Barkly se souviendront longtemps de cette nuit du 11
septembre 2007. Des hommes armés ont débarqué dans la localité pour
mettre la main sur Nicolas Jolicoeur, un ancien chauffeur, qui s’était
élevé contre Cyril Zéphyr et Tony Jahangeer, proches de la milice, qui
s’en prenaient à un de ses amis. Encagoulés, les « tapeurs » se sont
embrassés, comme avant le début d’un match de foot, avant de passer à
l’attaque. Armés de sabres, de « katanas », ils ont aussi tiré des
coups de feu en direction de la maison des Jolicoeur. Les vitres d’une
fourgonnette ont volé en éclats. Son propriétaire, Wesley L’Effronté,
n’a toujours pas compris pourquoi, dans le cadre de son enquête, la
police a arrêté Nicolas Jolicoeur. Un « videur » de Coromandel, Clarel
Quirin, 29 ans, dit avoir été touché par des coups de feu venant de la
maison des Jolicoeur « alors qu’il ne faisait que passer dans la cité ».
Alex, autre victime collatéraleAlex
(nom fictif) a vécu un calvaire le 21 juin 2006, jour de la fête de la
musique. Il nous montre sa main estropiée. Les membres de la milice
Jumeaux se sont déplacés en grand nombre à Cité-Barkly. Ils l’ont passé
à tabac, ce jour-là, alors qu’ils en avaient après son frère. «
Ti éna ène cinquantaine dimounes. Ene coup zot ine coumance batte moi sans raison », raconte le quinquagénaire. Frappé avec une matraque et une torche, il tente vainement d’esquiver les coups. «
Ene fine dire, b… ça zouti là are li !
», se souvient-il. Il voit briller une lame et l’instant d’après
ressent une douleur fulgurante à la main gauche, un morceau de son
auriculaire étant sectionné. Un autre coup l’atteint au bras droit
jusqu’à l’os alors qu’on le visait à la tête et il a perdu une partie
de son scalp. Il a appris plus tard que l’homme qui l’avait frappé est
l’un des trois chefs du Groupe Jumeaux. Alex ne sait s’il pourra
retravailler. Les médecins l’ont averti qu’il risque de perdre l’usage
de sa main. L’Etat lui verse une pension depuis.
Bastonnades à ‘Enigma’ et ‘Senator’Janvier
2007 : Yannick Bhoyroo et son groupe de videurs sont arrêtés pour
l’agression des employés d’un hôtel du Morne à la discothèque Enigma.
Une dizaine de gros bras, armés de matraques et d’armes tranchantes,
les ont attaqués après une prise de bec avec les employés ivres. Les
blessés ont été conduits à l’hôpital Victoria, Candos, pour des soins.
Quatre d’entre eux, gravement atteints, ont été admis. Récemment, à
Port-Louis, les videurs du groupe Bhoyroo auraient provoqué des
désordres à la maison de jeu Senator.
Les Jumeaux impliqués dans le hold-up de Rs 16 millionsYannick
Bhoyroo est sous le coup d’une accusation de recel dans l’affaire du
hold-up de Rs 16 millions de bijoux chez le Français Gérard Moro. Le
cambriolage a eu lieu à Albion, en février 2007. D’après le principal
suspect, Jude Arékion, les bijoux volés ainsi qu’un ordinateur portable
et d’autres babioles ont été remis aux Jumeaux. Le laptop a bien été
retrouvé en possession de Yannick Bhoyroo qui dit l’avoir acheté sans
savoir qu’il provenait d’un vol. Il nie savoir ce qui est advenu des
bijoux.
Rebet « sabré par erreur »Bernard
Rebet, 37 ans, ne sait plus comment nourrir sa femme et ses quatre
enfants. En octobre 2007, ce maçon a été sabré par des membres de la
milice Jumeaux, à Cité-Richelieu. C’était le lendemain de l’arrestation
de Yannick Bhoyroo avec de la drogue. Les agresseurs étaient à moto au
moment de l’attaque. Ils l’accusent d’avoir ‘balancé’ leur chef aux
hommes de l’inspecteur Hector Tuyau. En quête d’une pension
d’invalidité, aujourd’hui, Bernard Rebet explique avoir été agressé par
erreur : c’est son frère qui aurait informé la brigade antidrogue. Même
s’il leur a crié son innocence, ses agresseurs, Josian Sylvio Edmond et
Rudo Dereck Jean-Jacques, se sont acharnés sur lui comme des bêtes.
Handicapée, la victime peut à peine bouger son genou devenu aussi gros
qu’une balle de handball ou mouvoir son coude.