Ils ont toutes les raisons d’être fiers, ces filles et garçons de l’établissement secondaire de Centre-de-Flacq. La majeure partie d’entre ces gosses, issus des localités de cette agglomération, sont les seuls à Maurice à parler sans complexe le bhojpuri entre eux lorsqu’ils vont à leur collège. Dix ans, ou plus, l’expression du bhojpuri si librement et en public entre jeunes tenait du défi. Même si en zone urbaine, c’est encore le cas.
Dans la région Est, comme dans le Nord, le bhojpuri est une langue restée vivante pour une double raison : grâce à la tradition ancestrale orale et une distribution rationnelle de la géographie des langues. Jusqu'à présent, Flacq a été épargné par une présence intempestive du français, laissant aux deux langues mauriciennes, le kréol et le bhojpuri, leur espace d’expression. C’est à cette réalité à laquelle Ramnath fait sans doute allusion. « Cotte moi, explique Yashley Rambhajun, nou koz bhojpuri depi trois zeneration. Li normal mo appranne li dans collége ». En Form II, l’adolescent n’éprouve aucune difficulté à apprendre les autres langues, y compris le sanskrit, langue sacerdotale chez les hindous. Comme le bhojpuri, cette langue est aussi incluse dans l’enseignement de l’hindi. « Enfin, mo pou kapav compren ki maraz pe dire kan pe faire la prière », enchaîne en plaisantant Manisha Doorgachand.
Comme pour les autres langues, les exercices leur apprennent à mieux articuler les mots en bhojpuri. Grâce au bhojpuri du Bihar, enseigné par leurs profs, ils utilisent désormais les pronoms personnels en bhojpuri local. Parfois, la situation devient plutôt cocasse. Yash Lallman, en Form V, concède : « Parfois, bann parents étonné avec nou diction. Nou fine commence vouvoye banne grand dimounes ». Mais l’idéal serait de perfectionner leur diction au-delà des salles de classe. Pour y arriver, il faudrait des interlocuteurs en bhojpuri originel.
Elément unificateur
À Maurice, depuis plusieurs années et marié à une Mauricienne, le Dr Krishna Kumar Jha, Indien de naissance, explique qu’à l’exception des mots kréols, il existe peu de différences entre les deux langues. Directeur du département hindi, sanskrit et bhojpuri au collège, il lui a fallu comprendre le kréol pour saisir les nuances du bhojpuri local. Comme ses collègues Dabyduth Balkissoon, Sharmila Joymungul et Laleema Takoordial, il a suivi la progression des élèves, de la Form I jusqu’en Form V. « Personne n’a décroché. C’est un signe qui ne trompe pas », explique Sharmila Joymungul. Entre ces profs et leurs élèves, le fait d’appartenir à une culture enracinée dans la région est un élément unificateur.
Ces langues constituent-elles un atout pour obtenir un emploi? Ici, tout le monde en est convaincu. Les occasions d’emploi ne manquent pas dans l’enseignement et les métiers de la communication. Mais pour certains, à l’instar d’Anishta Jhurry, le seul fait d’utiliser ces langues offre une ouverture culturelle hors du commun. « Nou capave lire banne livres ki fine ekrir en sanskrit ek bhojpuri sans zotte tradiksion en anglais », explique la petite Yagna Boodhoo, en Form I. Pour Manisha Doorgachand, l’apprentissage de ces langues est en accord logique avec la culture ancestrale. « Avec deux langues européennes, anglais et français ki nou pe appranne, li normal et interesan ki nou konn aussi banne langues dans nou kiltir. Se enn grand richesse ». Et les parents dans tout ça ? « Aucun d’entre eux n’a vu de mal à ce que leurs enfants apprennent ces langues. Il n’y a pas eu besoin de les convaincre», rétorque Dabyduth Balkissoon.
Conscient de l’impact du bhojpuri local, Krishna Kumar Jha souhaite sa juxtaposition avec celui du Bihar. « Il n’est pas question d’imposer une autre langue », explique-t-il. D’ailleurs, ça ne marchera pas ! « Beaucoup continuent à parler le bhojpuri local avec leurs parents », explique Laleema Takoordial.
Pour enseignants et élèves, le seul obstacle à l’épanouissement pédagogique du bhojpuri demeure au niveau de l’Etat. « Il n’y a pas d’engagement officiel du gouvernement pour la promotion du bhojpuri, explique Ramnath Jeetah. Ni en ressources humaines, ni en termes financiers ». Malgré ces lacunes, la direction du collège a le sentiment profond d’abattre un travail de pionnier et d’écrire l’histoire. Avec ses profs et ses élèves, c’est une génération qui a sauté les pieds joints dans un univers de plus en plus globalisé. Un vrai village ou seuls les polyglottes pourront circuler librement.
Le cursus et les livres scolaires prêts pour le SC
Depuis l’an 2000, la direction du collège a introduit l’enseignement du bhojpuri, une volonté personnelle de Ramnath Jeetah, le manager. « C’était un projet que j’avais à cœur, dit ce dernier. Nous sommes dans une des régions où cette langue est encore vivante. En initiant ces cours, j’ai voulu bâtir sur cette réalité ». Depuis, ce pari audacieux est largement gagné. Il ne reste plus qu’à sanctionner ces études par un examen dûment reconnu par l’université de Cambridge. Au collège Pr Basdeo Bissoondoyal, on s’y est préparé. « Nous avons déjà le cursus de même que les livres scolaires », fait ressortir Krishna Kumar Jha. Ce dernier est assuré de la collaboration des organismes de Delhi et Calculta ainsi que celle des éditeurs indiens prêts à publier à des prix amicaux des manuels scolaires. Le collège n’hésite sur aucun moyen afin d’étoffer les cours. Chaque année, élèves et profs participent au concours national d’art dramatique dans la section bhojpuri et elle réfléchit à l’idée d’organiser des débats autour des thèmes d’actualité. Petit à petit, chacun apporte sa pierre à un édifice qui a une valeur historique et démontre une véritable diversité culturelle.