« Ting, ting, ting, ting ». La machine à sous sur laquelle joue Michel lui rend à peine quelques jetons. Maigre consolation. Ce quadragénaire de Vallijee, ferrailleur de son état, secoue la tête. Il n'est visiblement pas content. Depuis pratiquement une heure, raide comme un piquet de grève devant cette maudite machine, il insère jeton après jeton dans l'espoir d'en gagner un plus grand nombre. Peine perdue.

À ses côtés, sa compagne Mirella, une bonne de 50 ans, joue sur une autre machine. Aussitôt qu'elle tire sur la manette, son regard se fige sur l'écran et elle se mordille les lèvres. Hélas, comme les précédentes fois, elle vient de perdre. Cependant, la quinquagénaire ne désespère pas. Elle a encore une heure pour tenter sa chance. 

Mirella et Michel ont en commun la passion du jeu. « Ene passe-temps pou nous », confient-ils. Chaque semaine, depuis deux ans, ils mettent de côté Rs 1 000 pour jouer au casino. Ils y passent en moyenne deux bonnes heures, avant de rentrer chez eux, bredouilles pour la plupart du temps. « Rare gagné. Là oussi si gagné, pas plis ki Rs 3 000 », lâche Michel. « Nous mette zis ene jeton, si ti mette deux, kitfois ti capave gagne ziska enne Rs 20 000 », renchérit Mirella. « Li pé coquin nous casse plutôt. Li donne nous, après li reprend », s'esclaffe-t-elle.

Parmi les autres joueurs, un couple de quinquagénaires venu de Belle-Rose. Le monsieur est entrepreneur en construction, madamme est femme au foyer. Ils viennent jouer une fois par mois. « Moi, mo pas gagné moi; mo missié ki gagné », sourit la dame. Ici, ce sont les machines à sous qui ont la cote. Les autres jeux semblent réservés aux amateurs éclairés, qui sont plus versés en la matière. Le Champ-de-Mars est un autre lieu de prédilection pour les parieurs. Ce samedi après-midi, le départ de la quatrième course sera donné dans quelques minutes. Ils sont nombreux à se bousculer autour des bookies pour miser. Pendant ce temps, sous le soleil de plomb, d'autres se ruent vers l'écran géant pour suivre l’épreuve. Ici, ni le soleil, ni la chaleur n'affecte l'ardeur et l'enthousiasme des parieurs.
chez les bookies

À l'approche des chevaux dans la ligne droite finale, beaucoup de parieurs sautillent pour mieux suivre la course. Puis, en une fraction de seconde, tout est joué : c'est la déception pour la grande majorité des joueurs et l'euphorie pour certains gagnants, plus chanceux. Sourire aux lèvres, ils foncent tout droit chez les bookies pour récupérer leurs gains. Parmi eux, nous approchons Kentis, 30 ans, ouvrier et père de famille. « Les courses zoli pou zoué. normal, kan gagné content, mé kan perdi... » Il n’achève pas sa phrase, sans doute inondé par la joie de ne pas rentrer bredouille à la maison.

Dans la mêlée, des jeunes femmes rigolent. Parmi elles, Caroline, 25 ans et habitant Baie-du-Tombeau. C'est la première fois qu'elle mise sur un cheval et cela lui aura porté chance. « Je viens de gagner Rs 650. J'ai décidé de rejouer. Je préfère les courses au Loto, parce que chaque fois que le tirage ne désigne pas de gagnant, la cagnotte est reportée à la semaine suivante. C’est frustrant », explique-t-elle.

Dans la foule, nous croisons Guy, 70 ans et habitant Cassis. Ridé jusqu'au bout des doigts, mais toujours aussi mordu
des jeux. « Je joue aux courses depuis l’âge de 19 ans. Je mise aussi sur les matches de foot ». Mais où trouve-t-il autant d’argent pour jouer ? « J'ai encore mon travail de ferrailleur… Je joue pour me distraire, pour l’excitation que cela me procure. »  Les parieurs ne sont pas tous adultes. Les adolescents n'échappent pas à l'attrait du gain, de l’argent facile. Ils se laissent… gagner par la fièvre du jeu. À la sortie, nous tombons sur un groupe de jeunes. Jeremy, 15 ans, élève de la Form V habitant Pointe-aux-Sables, se confie. « Je joue depuis quatre ans », nous avoue-t-il. Chaque semaine, grâce à ses économies sur l’argent de poche, il se permet de miser une centaine de roupies.

Engouement pour le foot
Autre lieu, même engouement. Cette fois, nous sommes dans une maison de jeu, située dans le centre de Port-Louis. Elle offre des paris sur les matches de foot anglais. Nadeem et ses amis, tous de l'université, scrutent les tableaux avant de placer leur mise. « Nous pas joué beaucoup, ene ti Rs 50, Rs 100 par week-end. Et nous pas zoué les courses », concèdent-ils.

Aujourd'hui, avec l'introduction du Loto, une étape a été franchie dans la passion du jeu à Maurice. Si beaucoup affirment que jouer représente pour eux un passe-temps, il n'en demeure pas moins que l'attrait principal reste le gros lot que tous rêvent d’obtenir. Décrocher un pactole de Rs 30 millions, ce n'est désormais plus un rêve pour Guillano Zamir, l’ébéniste de Riche-Terre. Ce rêve, beaucoup de Mauriciens le caressent : il leur permettra, un jour, de s'offrir tout ce que le hasard de la vie ne leur aura pas accordé.

Imran Pondor, travailleur social : « Les jeux de hasard sont trop accessibles »
Imran Pondor tire la sonnette d'alarme « sur la proximité géographique des jeux de hasard ».  « Aujourd'hui, c'est tellement facile pour les gens de sortir de leur maison, de traverser la rue et d’accéder sans restriction aucune à ces jeux », déplore ce travailleur social. Pour lui, il est clair que ce phénomène a un impact considérable sur les jeunes qui sont les plus susceptibles à se convertir en « zougadères ». Imran Pondor rappelle que les jeux de hasard sont à l'origine de nombreux maux de notre société : ruine, suicide, violence domestique, maltraitance des enfants, vols, crimes.

Véronique Wan, psychologue : « Distinguer le joueur responsable du joueur pathologique »
Quel est le profil du joueur ? Pour Véronique Hok Wan Chee, il faut établir la différence entre le joueur responsable et le joueur pathologique. La psychologue explique que le second développe une dépendance au jeu. Il éprouve un besoin irrésistible de miser des sommes d'argent toujours plus élevées pour atteindre l'état d'excitation désiré. Certains sont même prêts à commettre des délits pour obtenir l'argent qui leur permettra de jouer. D'autres personnes hypothèquent leur vie sociale ou compromettent leur emploi. On en connaît aussi qui, après s'être abominablement endetté, sollicitent l'aide financière de particuliers (ils tombent ainsi dans les griffes de ‘casseurs’) ou d’institutions de crédit, pour sortir du gouffre. Sans compter tous ceux et celles qui n'arrivent plus à s'en sortir et sombrent dans la dépression, et vont jusqu'à commettre l'irréparable. « Le joueur responsable, précise la psychologue, joue modérément et uniquement pour se faire plaisir, sans pour autant développer une accoutumance. »