Le créole à l’école primaire est au centre des débats en ce moment. Votre analyse de la situation ?
Bien très loin du pays, je suis avec grand intérêt les événements à Maurice. Le créole à l’école a toujours fait débat. L’enjeu aujourd’hui n’est pas de gagner un trophée et remporter un débat, c’est l’éducation, l’avenir de nos enfants que l’on joue. Nous avons toutes les raisons du monde d’être fier de notre République, qui assure à chaque enfant mauricien, sans distinction de race, caste, culture ou religion, la chance d’aller à l’école, grâce à la politique de l’éducation et du transport gratuits.

Toutefois, si l’accès à l’école est un acquis, qu’en est-il de l’accès à l’instruction, à la connaissance, à l’éducation elle-même ? Comment se fait-il qu’alors que tout enfant mauricien est scolarisé jusqu’au moins la Form III, des milliers d’entre eux en ressortent sans savoir ni lire ni écrire ni compter ? Voilà ma tristesse ! Tandis que le débat sur le créole domine l’actualité, nos écoles continuent de manufacturer des analphabètes, des illettrés pour peupler nos cités !
L’élément nouveau à ce débat sur le créole, c’est la prise de position de l’Église catholique. Il était grand temps que Mgr Maurice Piat manifeste clairement la position de l’Église par une action ferme.

Le Premier ministre s’est dit «pour» l’utilisation du créole comme langue de support à l’école. Les autorités planchent toujours sur son introduction comme matière. Que pourriez-vous conseiller le gouvernement ?
L’usage du créole comme langue de support à l’école ne fait plus débat. Cela se pratique depuis belle lurette. Même les profs opposés à son utilisation comme médium d’enseignement l’utilisent comme support pour expliquer des concepts difficiles. L’enfant arrive donc à l’école avec cette richesse naturelle, ce moteur qu’est sa langue maternelle. Les données nationales et internationales ne manquent pas pour justifier l’adoption officielle du créole comme matière et médium d’enseignement. Après la litanie des réformes éducatives, il est grand temps qu’un Premier ministre ait le courage politique d’introduire le créole comme matière et comme médium d’enseignement dans nos écoles. 

Vous vous êtes prononcé sur l’œuvre accomplie par Jimmy Harmon du BEC. Que ferez-vous si votre requête est rejetée ?
Jimmy Harmon, Dev Virahsawmy et toute leur équipe ont su démontrer que le créole à l’école n’est pas une illusion. Si nous croyons en l’éducation pour tous, il faut courageusement prendre les moyens nécessaires pour que nos enfants sachent lire, écrire et compter. Le ministre Vasant Bunwaree veut des données pour justifier l’adoption officielle du créole à l’école, en voici deux : a) le taux toujours élevé d’échec scolaire enregistré chaque année aux examens du CPE ; b) les résultats extraordinaires obtenus par Jimmy Harmon et son équipe, qui prennent à contre-pied ces échecs au CPE. Le PREVOBEK a su démontrer de manière flagrante que l’utilisation du créole comme médium d’enseignement est la réponse qu’il faut pour combattre ces échecs.

Président de la FCM, vous dénoncez toujours la tenue des examens du CPE, pourquoi ?
Le système ne marche pas ! Il y a plus de 30% d’échec ! Le système actuel du Certificate of Primary Education relève de la pure folie. Pourquoi cette hargne à préserver un système qui produit plus d’illettrés que d’alphabétisés ? Il faut abolir le CPE et le remplacer par un système d’évaluation continue. La question des places dans les collèges ne se pose plus. Si le ministère affirme que le « ranking » n’existe plus dans notre système, alors le CPE n’a plus sa raison d’être.

Quelles actions amèneront à l’élimination de ces examens ?
À la Fédération des Créoles Mauriciens, nous avons toujours proclamé que nous voulons l’abolition du CPE et un système d’évaluation continue du préprimaire au secondaire. 
Au vu des réactions suscitées par cette prise de position, la FCM peut mettre ces événements comme le début des actions devant mener à l’élimination du CPE, pour le développement intégral de nos enfants. À la FCM, nous avons mis sur pied, une « task force » spéciale, sous la houlette de Jean-Yves Violette pour travailler sur la question du CPE et l’introduction du créole comme matière et médium d’enseignement à l’école. Nous oeuvrons avec des linguistes nationaux et internationaux (mes collègues ici, à l’université de Duquesne), pour nous aider à voir clair dans notre démarche.

Comment améliorez-vous le sort de l’enfant mauricien ?
La folie du CPE est ancrée dans la conscience collective et s’est enlisée dans le subconscient de beaucoup de parents. Elle leur fait croire que c’est le seul système qui marche. La première tâche, c’est de conscientiser les parents sur les aspects néfastes quant au développement intégral de l’enfant, de sa personnalité. Il faut les convaincre des bienfaits du système d’évaluation continue.
Forts de certaines données scientifiques, réalisées de par le monde, nous nous érigerons en groupe de pression pour forcer les décideurs à revoir leur position sur le CPE et l’adoption officielle du créole à l’école. S’il faut descendre dans la rue pour nous faire entendre, nous n’hésiterons pas !

Le ministre Bunwaree a annoncé l’abolition des leçons en STD IV, un examen national en Form III. Qu’en pensez-vous ?
Je soutiendrai toujours toute réforme qui vise à enlever les pressions inutiles et infertiles sur nos enfants ; ou qui promeut le développement intégral des enfants. Je ne connais pas le plan Bunwaree. L’histoire retiendra seulement que Maurice a égréné un chapelet de ministres d’Éducation qui ont réussi à rattacher leur nom à une réforme quelconque. Toute réforme qui ne s’attaque pas à la question fondamentale du créole comme matière et médium d’enseignement à l’école n’est que du vernis badigeonné sur des ongles gangrenés ! Quand les décideurs comprendront-ils qu’ils font violence à l’alphabétisme en freinant l’introduction du créole dans les écoles ? Quand réaliseront-ils qu’ils prennent en otage la connaissance et le développement intégral des enfants ? Quand réaliseront-ils qu’il nous faut capitaliser sur la force et la richesse de l’enfant dans les salles de classe ?

Certains parents craignent que la matière créole soit un handicap pour leurs enfants. Comment les convaincre du contraire ?
L’expérience réussie du PREVOBEK, avec Jimmy Harmon, Dev Virahsawmy et leur équipe est la preuve évidente de l’atout majeur qu’est le créole pour nos enfants. Loin d’être un handicap, la langue maternelle utilisée à l’école est une force, un moteur puissant pour apprendre d’autres langues et d’autres matières. Les États-Unis ont découvert cela. Pour capitaliser sur les ressources humaines et intellectuelles venues des vagues d’immigrants qui vont transformer dans vingt ans le visage social de l’Amérique, les USA proposent que, dans toutes les écoles, la langue maternelle des immigrants soit prise en considération, comme outil majeur d’apprentissage de l’anglais et d’autres matières. Allez sur Google et tapez « ELL » (English Language Learners), pour voir la myriade d’articles et documents qui soutiennent l’utilisation de la langue maternelle comme moyen d’enseignement.

Depuis la naissance de la FCM, il y a un réveil de conscience par rapport à son développement identitaire, à travers la valorisation, l’acceptation, et la promotion de la langue et de la culture créoles.
La langue et l’art de vivre créoles sont les plus grands cadeaux que la communauté créole ait faits à l’île Maurice arc-en-ciel.  Il est dommage que les autorités éducatives fassent obstacle à sa promotion à l’école. Nous avons eu écho d’un débat à l’Assemblée nationale sur les langues orientales, dites culturelles et ancestrales. Le gouverne­ment est disposé à investir Rs 52 millions pour leur promotion à travers les « extended schools ». Notre argument : s’il y a une langue authentiquement culturelle et ancestrale à Maurice, c’est bien le créole, qui n’a jamais été importé, mais a connu un enfantement douloureux sur notre terroir. Il est temps de lui donner ses lettres de noblesse et de le faire entrer dans nos écoles. On encouragera ainsi l’épanouisse­ment d’une littérature, d’une philosophie, d’une création théâtrale et poétique, l’expression de l’âme créole dans toute sa splendeur.