Le 29 avril 2004, un détenu de 20 ans de la prison Grande-Rivière Nord-Ouest allègue avoir été violé à deux reprises par ses compagnons de cellule. Il con­signe une déposition à la prison de Beau-Bassin. En octobre 2007, dans le même centre pénitentiaire, un autre jeune déte­nu de 19 ans rapporte un cas similaire : son codétenu de 30 ans l’aurait  sodomisé.
Ces dénonciations sont un fait nouveau. Des détenus n’hésitent plus à briser le silence en rapportant les cas à la direction pénitentiaire, jusqu’à même consigner des dépositions à la police. Entre 2004 à 2007, au moins onze cas de viol et de sodomie commis à la prison ont été rapportés à la police. Mais ces chiffres sont loin de la réalité, car d’autres cas d’agression sexuelle ne sont pas rapportés, les victimes redoutant les représailles ou la honte que suscitent de tels actes.

Nous avons recueilli le témoignage d’un ancien détenu, G., 33 ans, qui a lui-même été victime de viol durant ses trois ans d’incarcération pour une affaire de vol. Ses propos  permettent de mieux com­prendre le mécanisme derrière cette pratique. “En prison, raconte-t-il, rien n’est gratuit ! Chaque chose a son prix. Pour une cigarette, certains prisonniers se laissent même sodomiser. La sexualité en prison est un élément de pouvoir, comme une sorte d’outil de domination. C’est un univers malsain !”

Objets sexuels
Si la prison est un lieu de violence, c’est la violence sexuelle qui  y prédomine. Ici, les homosexuels font l’objet de convoitise et certains peuvent même s’entretuer pour obtenir leurs faveurs. “En l’absence du sexe opposé, certains prisonniers n’arrivent pas à s’abstenir plus longtemps”, fait ressortir notre interlocuteur. Mais, comme dans toute minisociété fondée sur les rapports de force, à la prison, l’homosexualité repose sur l’affirmation de la force physique, qui prétend défendre les plus faibles, mais qui en réalité tire profit de cette situation. “En prison, il existe plusieurs clans qui ont chacun leur chef. Ce dernier établit son pouvoir en se faisant respecter par les hommes plus faibles, parmi lesquels  sont classés les homosexuels.  En échange d’une protection physique et d’autres avantages, les hommes dits faibles deviennent des objets sexuels entre les mains de ces chefs et de leurs hommes.” Cette protection ne laisse aucune liberté aux “protégés”. Coincés entre quatre murs, ils devront, tôt ou tard, céder aux désirs de leurs “anges gardiens”. Notre interlocuteur cite le cas du Clan Calyptys, lequel s’est fait une réputation dans cette pratique. Selon lui, la sodomie répond à
deux exigences : d’abord, la satisfaction de la pulsion sexuelle puis, l’affirmation de la puissance. Dans ce tableau se trouve une troisième catégorie de victimes d’agression sexuelle : les condamnés pour viol.

Opération de séduction
Lorsqu’un nouveau condamné arrive en prison et s’il a fait l’objet de poursuites  liée à la drogue ou pour dettes impayées, il est  placé “on remand”. Il est sans argent pour les nécessités premières, dont le savon, la nourriture ou les cigarettes et la drogue. Dès lors, un autre détenu se lie d’amitié avec lui et lui explique qu’il peut compter sur lui pour obtenir ce dont il a besoin. Ce  “Bon Samaritain” est connu sous le sobriquet de “canonnier” à cause de son penchant pour les garçons.

Nom de code “piti”
Il arrive que le nouveau détenu flaire un coup tordu et prenne ses distances. S’il mord à l’hameçon, le “canonnier” va alors  lui  servir d’ange gardien  et l’appellera désormais sous un nom codé, “piti”. Le “canonnier” lui offrira, sous forme de prêt, toutes ces nécessités. Quand les dettes deviendront trop lourdes, le “canonnier”  lui dira qu’il est prêt à en effacer une partie, à condition qu’il se soumette à ses désirs sexuels. En fait, dès le début, le “canonnier” avait planifié sa stratégie.  Dans d’autres circonstances, certains toxicomanes ou même des fumeurs de cigarettes se laissent sodomiser en échange de quelques cigarettes. Le seul moyen d’échapper à cette perspective, c’est d’être robuste, démontrer une violence efficace, être particulièrement laid ou se joindre à un clan.

Pour certains détenus, dès que les portes de la prison se referment, c’est un véritable enfer qui commence. L’atmos­phère est mêlée de peur et de menace. La violence mène les plus vulnérables tout droit à une impasse. Souvent, la victime visée pour être violée devient la cible de harcèlement psychologique ou d’un plan concerté pour l’amener à se soumettre par la force, à des actes sexuels. Certains détenus font mine de le menacer tandis qu’un troisième se posant en protecteur, crée une relation de dépendance et d’isolement au terme de laquelle il va demander sa compensation sexuelle. Une offre que la victime osera rarement refuser.

Pourtant, l’administration carcérale ne s’épargne aucun effort pour rendre le quoditien des détenus plus vivable. Des stages de formation éducative et préventive et plusieurs projets bien structurés sont mis en place pour mieux préparer  l’insertion sociale du détenu à sa sortie de prison. Mais les chiffres prennent à contre-pied toute cette débauche de bonne volonté. En l’espace de 10 ans, explique un garde-chiourme, 15 910 détenus ont récidivé.