En vérité, Bouazizi n’a été qu’un détonateur. La chute de Ben Ali était programmée dès qu’il fit la connaissance de celle qui allait devenir sa seconde épouse, une coiffeuse d’une époustouflante beauté, Leila Trabelsis.
Personne n’était choqué dans ce pays musulman, où Bourguiba avait apporté la modernité, à ce que Ben Ali prenne Leila pour épouse. Les machos trouvaient même qu’il avait bon goût. C’est ce qui allait suivre qui choqua la population et prépara les « conditions objectives », comme on dirait en langage marxiste, qui devaient mener à la révolte et subséquemment à la chute de Ben Ali.
Leila Ben Ali, femme ambitieuse, oublia qu’elle n’était que l’épouse du Président et s’arrangea, avec l’aide des membres de sa famille et des courtisans, pour ériger un véritable centre de pouvoir autour de sa personne. Elle devint « la Reine de Carthage », comme se mirent à l’appeler les Tunisiens pour se moquer d’elle. Aucune opportunité d’affaires n’était possible dès lors en Tunisie sans passer par le réseau Leila Ben Ali. WikiLeaks, reprenant un rapport de l’ambassadeur américain basé à Tunis, rapportait à l’époque : « Seemingly half of the Tunisian business community can claim a Ben Ali connection marriage and many of these relations are reported to have made the most of their lineage. Ben Ali’s wife, Leila Ben Ali, and her extended family – the Trabelsi – provoke the greatest ire from Tunisians ». On connaît la suite.
Bien sûr, la petite île Maurice n’a rien de commun avec la Tunisie. Et, bien que certaines mœurs ont tendance à se dégrader à Maurice, elles n’ont pas pris la dimension, et osons espérer qu’elles ne prendront jamais la dimension qu’elles ont prise dans l’état policier de Ben Ali. Mais l’Histoire est un livre ouvert et elle peut être utile à ceux qui savent en tirer des leçons.
À Maurice, la population a rejeté le régime de sir Anerood Jugnauth, « l’homme du miracle économique », à un moment donné. Pas tant à cause de son bilan économique, dont il pouvait être fier, mais en raison des frasques perpétrées par son entourage, dont l’épitome demeure le fameux billet de Rs 20, imaginé par un courtisan, accessoirement Gouverneur de la Banque centrale.
Navin Ramgoolam court le même risque, malgré le bilan économique respectable de son gouvernement, s’il ne fait pas attention aux agissements de ses courtisans et courtisanes.
Les leaders politiques n’aiment sans doute pas qu’on leur rappelle certaines vérités, mais la réalité est ce qu’elle est : souvent impitoyable envers ceux qui tentent ou feignent d’ignorer son existence.
Et sir Anerood Jugnauth, et Navin Ramgoolam ont goûté aux fruits de la victoire comme au goût amer de la défaite. Une façon de dire que les Mauriciens, dans leur intelligence collective, n’aiment pas que les hommes forts s’enracinent au pouvoir, surtout quand leur entourage en abuse.
Navin Ramgoolam, quelles que soient ses faiblesses, a deux avantages sur ses adversaires : 1) ayant longtemps vécu en Grande-Bretagne, il passe pour être un libéral et fait bonne figure, surtout auprès des jeunes de diverses communautés ; (2) il n’a pas d’héritier, donc échappe aux stéréotypes attachés à ceux soupçonnés de vouloir perpétuer des dynasties.
Cette dernière caractéristique aurait dû l’aider à affirmer qu’il n’est attiré par aucun intérêt personnel, mais qu’au contraire, il a un « sense of mission » dans l’intérêt national. Mais a-t-il vraiment le projet ambitieux d’une île Maurice moderne, durable, plaque tournante de la région ? A-t-il un projet qui fait rêver les Mauriciens et qui les motive ? Un projet qui, en interne, vise à « l’approfondissement de la démocratie » comme dirait l’autre, à travers une politique, des structures et une culture qui convergent vers plus de transparence, plus d’accountability, plus d’empowerment des institutions indépendantes (ce que recommandent la Banque mondiale et le Fonds monétaire international).
On peut en douter ! Et on trouve dommage lorsque, par exemple, le PTr biffe de son programme gouvernemental le droit élémentaire du citoyen d’accéder à l’information à travers une Freedom of Information Act. En passant, où est passée sa politique de « démocratisation de l’économie » ? Et les 1 000 arpents devant être obtenus des propriétés sucrières afin de construire des logements sociaux pour les pauvres ?
Navin Ramgoolam est à la croisée des chemins. Il court à sa perte s’il écoute ses courtisans qui, dans leur intérêt évidemment, le poussent à la répression en guise de solution aux problèmes réels. Ce ne sera que fuite en avant… Quel que soit le gouvernement, à mi-mandat, les détenteurs du pouvoir ne font plus peur. C’est plutôt l’inverse qui serait vrai. Navin Ramgoolam ne peut ne pas savoir, ne pas comprendre la résistance passive qui s’organise dans différents milieux.
Il doit se demander comment une plainte contre le leader du MSM s’est transformée en dossier à charge contre son gouvernement, en pleine nuit de perturbation climatique aux Casernes centrales et pourquoi des informations cruciales parviennent toujours à l’ancien PM et ancien président de la République. Il a tort s’il sous-estime les relais de 13 ans de Jugnauthisme au sein des différents appareils de l’État.
Un de nos confrères a cité, la semaine dernière, le stratège Kautilya et l’auteur de L’Art de la guerre. Heureusement, nous ne sommes plus aux siècles des guerres cruelles qui ont ensanglanté à la fois l’Inde, la Chine et le Japon. Nous sommes aujourd’hui au siècle de l’emotional intelligence, où c’est par le biais des soft skills que l’on engage à la fois adversaires, alliés et sympathisants potentiels.
Est-ce que Navin Ramgoolam va prendre les devants en faisant le ménage dans ses cercles intimes tout en procédant aux réformes nécessaires dans la voie d’une véritable Seconde République des libertés et d’équité.
Notamment, des réformes qui doivent assurer plus de transparence et d’accountability au niveau des moeurs politiques, dont un code de conduite pour les élus, y compris par rapport aux agissements de leur entourage ; une loi sur le financement des partis politiques et des politiciens ; une limitation du nombre de mandats afin de renouveler la classe politique. Il pourrait au besoin revenir avec son projet de Sénat afin de permettre aux ex-dignitaires, aux professionnels et aux représentants de la société civile d’avoir un rôle en encadrant les jeunes politiciens. Parallèlement, il devrait prendre à bras-le-corps les problèmes quotidiens des Mauriciens (eau, insécurité, chômage, coût de la vie…) au lieu de prendre langue avec ses adversaires et jouer d’après leur agenda.
À défaut d’un héritier, Navin Ramgoolam doit décider s’il veut laisser un héritage digne de ce nom à la nation et à la postérité. Ou alors, comme le dit Bizlall, il se contentera de jouir ou permettre à son entourage de jouir du pouvoir avant d’être bouté hors du circuit sur des béquilles de l’Histoire.
24 May 2013

Sunday, 13 January 2013 09:23
Ramgoolam à la croisée des chemins
Le nom de Mohamed Bouazizi, ce marchand ambulant qui s’immola par le feu en Tunisie, est généralement associé à la chute du régime Ben Ali et le début du printemps arabe.
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