Nous vivons dans un monde où les besoins sont illimités, mais les ressources limitées. Le tout se corse par la dégradation de la planète et ses effets néfastes sur nos conditions de vie. Pour contrôler les ressources vitales (pétrole, gaz, minerais, eaux), certaines grandes puissances n’hésitent plus à avoir recours aux guerres, sous divers prétextes. On sait aujourd’hui qu’un accord avait été conclu entre Sarkozy et les rebelles libyens afin de permettre à Total France d’avoir accès à 33 % du pétrole libyen, autrefois nationalisé.
Plusieurs puissances occidentales ne voient pas d’un bon œil le fait que des pays africains préfèrent conclure de gros contrats énergétiques avec la Chine, avec qui ils ont un meilleur deal, plutôt qu’avec leurs anciens colonisateurs, qui se croient toujours en pays conquis. La guerre larvée va se prolonger sous différentes formes. Tout cela n’augure rien de bon pour de petits pays, comme Maurice, qui importent l’essentiel de leurs besoins en énergie et en nourriture.
C’est pour cela qu’au-delà du supply, il faut voir le demand side de la question, comme nous y invite l’universitaire Khalill Elahee. Dans un entretien au Défi Plus, il affirme : « Les lampes économiques CFL nous ont épargné une hausse de 25 MW de la demande (ndlr : presque 6 % de notre consommation électrique). Il faut multiplier les mesures au niveau de la gestion de la demande. Par exemple, exigeons des promoteurs de centres commerciaux, de projets résidentiels de type appartement, d’IRS ou même de villes nouvelles qu’ils produisent une partie de leurs besoins sous forme d’énergie renouvelable (ndlr : solaire, éolienne, hydraulique). Il faut des systèmes décentralisés. »
Le pays ne pourra compter éternellement sur l’importation d’huile lourde et du charbon pour continuer à produire de l’électricité. Ce n’est pas soutenable à long terme, que ce soit du point de vue économique ou écologique. Surtout si nous continuerons à miser sur le tourisme. Notre note d’importation pétrolière se chiffre à Rs 15 milliards, dont le tiers (les huiles lourdes) est transformé en énergie électrique. Par ailleurs, le CEB paie Rs 7 milliards chaque année aux Independent Power Producers afin qu’ils produisent de l’énergie électrique à partir du charbon importé par le CEB.
Or, le charbon, bien que meilleur marché, est polluant et cancérigène. En passant, ce chiffre de Rs 7 milliards paraît magique. D’après les chiffres officiels de Terragen (ex-Harel Frères), un des cinq IPP, qui opère une centrale à Belle-Vue, la société produit 17 % des besoins énergétiques du pays et a réalisé un chiffre d’affaires de 37,5 millions d’euros (Rs 1,5 milliard) à juillet 2012 et des profits de 17 % de son chiffre d’affaires, soit environ Rs 383 M. Beau business, surtout si l’on considère que Terragen a depuis longtemps amorti ses frais d’investissement capital, comme c’est le cas pour les quatre autres IPP.
La question qui se pose aujourd’hui, vu que le pays aura besoin d’environ 140 mégawatts additionnels en 2015 (et il faut au moins deux ans pour construire une centrale thermique) est : est-ce que CT Power sera viable, si jamais elle va de l’avant avec son projet, vu les 31 nouvelles conditions antipollution qui lui sont imposées à la fois par le tribunal de l’environnement et les autorités ? CT Power avait prévu de vendre son électricité à meilleur marché au CEB, chose possible, vu que Terragen, par exemple, a décidé de vendre son électricité à 20 % moins cher au CEB depuis juillet dernier, si l’on en croit ses chiffres. La National Energy Commission, présidée par Dev Manraj, devrait permettre au pays d’y voir plus clair, surtout qu’à travers l’action de Jeff Lingaya, le débat est devenu national et public.
C’est là où l’action du militant écologiste prend tout son sens. Il a ouvert un débat sur le type d’énergie dont le pays a besoin et aussi le coût que nous sommes disposés à payer, par rapport même pas à notre ambition, mais à la nécessité d’être une île durable. Il a propulsé la question environnementale à l’avant-plan, eu égard aussi à notre industrie touristique. L’action de Jeff Lingaya prouve que la société civile est capable, à travers l’activisme des citoyens engagés, de lutter et d’obtenir plus de débats sur les questions nationales. Il devrait surtout être possible d’obtenir plus de transparence sur les contrats opaques, plus d’écoute de la part des autorités, plus de concertation entre citoyens et gouvernants. En somme, plus de consensus sur les enjeux majeurs. N’est-ce pas, après tout, les prémices même d’une démocratie moderne ?
Quant à Jeff Lingaya, ayant permis à sa manière à la société de faire de telles avancées, il doit maintenant ne plus confondre entre lutte citoyenne et suicide caractérisé.
25 May 2013

Sunday, 03 February 2013 10:17
Énergie : entre idéal et réalités
Quelle que soit l’issue de la grève de la faim de Jeff Lingaya, le jeune homme a déjà atteint plusieurs objectifs majeurs. Il a forcé le gouvernement à mettre sur pied une commission chargée d’étudier la question énergétique, avec l’apport de tous les stakeholders. Il a réussi à conscientiser un peu plus la population à la cause écologique, aidant à lever indirectement au passage le voile sur certaines clauses des contrats passés avec les Independent Power Producers (Le Défi Plus consacre un dossier à toutes ces questions dans sa dernière livraison). Last but not least, l’action du jeune militant écologiste met en relief le rôle de la société civile, ainsi que la redéfinition des pouvoirs/enjeux que la société civile peut opérer lorsqu’elle s’exerce à travers l’activisme de citoyens engagés.
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