La présence du parlementaire Parmanand Ramloll à ce qui devait être une rencontre de haut niveau entre le Premier ministre, des responsables des médias mauriciens et un spécialiste britannique est tombée comme un cheveu dans la soupe. Pour un médecin, qui a prêté le serment d’Hippocrate, s’offusquer que les journalistes ne dévoilent jamais leurs sources constitue le sommet de l’aberration. La question de Ramloll aurait dû intriguer ce grand spécialiste australo-britannique qu’est Geoffrey Robertson. Avocat de formation, aurait-il conseillé au journal qu’il défend dans un procès de dévoiler ses sources ? Me Robertson a une riche carrière derrière lui. Il a évolué dans plusieurs pays du monde. Son palmarès est décrit sur le site http://www.geoffreyrobertson.com/biography.htm

Son CV fait état d’un contrat qu’il avait obtenu du gouvernement mauricien en 1999 pour « draft new media laws ». Où est le produit de son travail ? S’il avait déjà défriché le terrain en 1999, que vient-il faire de nouveau en 2008 ?
La presse mauricienne se targue d’être l’une des plus vieilles du monde. Maurice –  ou plutôt l’île de France –  disposait déjà d’un titre en 1776. De 1776 à 2008, on a assisté à un foisonnement de titres, certains d’informations générales, d’autres partisans. Les trois grands groupes de presse qui survivent sont Le Mauricien, l’Express et le Défi Media Group. Le Mauricien a mené un rude combat de 1969 à 1973 pour que le pays ne bascule pas dans une dictature type Tiers Monde. Le groupe l’express a introduit les concepts du journalisme moderne. Le groupe Défi s’est signalé pour son impitoyable investigative reporting, qui a même entraîné la démission d’un juge et provoqué de profonds bouleversements politiques. Des corrompus et des fraudeurs ont été systématiquement démasqués. D’autres encore tremblent en parcourant le journal le samedi matin.

Pour une riche histoire de 232 ans, la presse compte aussi un passif de dérapages occasionnels. Vite sanctionnés, soit par le gouvernement, soit par les parties civiles. Dans les années soixante, le gouvernement avait saisi quelques éditions du journal incendiaire du mouvement Hindu Congress. En 1971, Le Militant avait été interdit de publication. Une censure de la presse fut pratiquée de 1971 à 1973. De nombreux procès ont été intentés aux journaux par des hommes, des femmes et des institutions qui estimaient avoir été diffamés.

Personne n’est infaillible. Si les procès tardent parfois, ce n’est pas la presse qui en est responsable. C’est le système judiciaire et le diary chargé des avocats qui occasionnent un tel état des faits. Certainement, la presse devrait abandonner quelques vieilles pratiques, notamment publier une mise au point suivie d’un véritable bashing de celui qui cherche à rectifier. Au fait, si le journaliste avait bien fait son travail, qu’il avait sollicité le point de vue de chaque partie concernée et qu’il ne s’était pas livré au one-sided reporting, les mises au point ne auraient plus été nécessaires. Parfois aussi, les journaux
reçoivent des mises au point frivoles et kilométriques. Mais si le journal a tort, la mise au point doit être publiée en respectant le grand principe anglo-saxon qui prescrit que le « reader has the last word ». Tous les journaux doivent définir leur code d’éthique. Certains l’ont déjà fait, d’autres s’y mettent. Il est vraiment nécessaire de prendre ses distances de certaines pratiques qui étaient acceptées dans le passé colonial.

Cette presse mérite-t-elle une remise en ordre ? Pas du tout. Toutes proportions gardées, les médias dans les pays développés jouissent d’énormes protections contre les atteintes à la liberté de la presse. La loi sur la diffamation est beaucoup plus souple. Au lieu d’une remise en ordre par une institution ou une VIP étrangère au service du gouvernement (ça sent bien la république bananière), on devrait plutôt assouplir les lois sur la diffamation à Maurice.

Les médias mauriciens sont bien tame par rapport à ce qui se passe à l’étranger. Me Robertson a sûrement cherché un mannequin aux seins nus à la page 3 de nos quotidiens. Le plus grand quotidien britannique, The Sun, publie systématiquement depuis 1970, à l’exception du jour suivant l’attentat de New York en 2001, la photo aux seins nus d’une jeune femme à sa page 3.  Le Sun compte 9 millions de lecteurs, avec un tirage de 3 millions. Les topless sont aussi publiés en Australie, la deuxième patrie de Me Robertson, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et en Allemagne. Le Sun détruit à petit feu la famille royale britannique. Ses reporters surveillent le postérieur des femmes célèbres, y compris des jeunes membres de la famille royale, pour démasquer celle qui ne porte pas de culotte. Quand même, Me Robertson, pensez-vous réformer nos manières à Maurice ?

Me Robertson dira sans doute que le Sun est un journal bas de gamme. D’accord. Le modèle du professionnalisme et de la rectitude professionnelle est bien une institution britannique appelée la British Broadcasting Corporation (BBC). Sans reproche ? Le directeur de la BBC 1, Peter Fincham, a dû démissionner en 2007 après avoir annoncé avec fracas la diffusion d’un documentaire montrant la reine Elizabeth en posture de walk-out, car elle était outrée par le comportement de la journaliste américaine Annie Liebovitz, venue l’interviewer. Le directeur avait assidûment vendu ce rapport sensationnel. Mais il s’est avéré que les images de la reine effectuant un walk-out représentaient en fait une séquence où la reine partait à la rencontre de la journaliste. C’était, en fait, un walk-in, pas un walk-out. Qu’auraient dit les grands érudits si on vendait des photos des femmes nues à la page 3 de nos journaux et si on n’arrivait pas à distinguer entre un walk-in et un walk-out ? Le Dr Ramloll aurait-il insisté pour qu’on publie aussi les numéros de téléphone de ces belles créatures ? Question de dévoiler les sources après le buste !

Il n’est nullement nécessaire pour Me Robertson de venir rectifier un système qui a plus ou moins bien marché depuis plus de deux siècles. Mais Maurice ne perd pas de la présence de cet éminent avocat. Me Robertson est aimé du gouvernement. Lui, il adore le pays. Si seulement il se met, dorénavant, à vanter les merveilles du tourisme mauricien et de l’Integrated Resort Scheme auprès des gens qu’il rencontre à l’étranger, l’investissement du gouvernement dans sa personne ne aura pas été vain.