Le football mauricien va de mal en pis et certains rêvent aux années de gloire où les billets d’accès au stade George V se vendaient au marché noir.

Cet âge d’or du football était aussi étroitement associé aux manifestations les plus primaires du racisme et du communalisme. Des milliers de Mauriciens scandaient d’une seule voix des slogans comme « mette manivelle dans f… » à l’intention d’un groupe particulier. Réaction immédiate : l’autre camp reprenait le même slogan, sauf que l’objectif changeait de f… Est-on disposé à revivre ces moments démentiels simplement pour relancer le football mauricien ?

Les apôtres du football communal soutiennent que la pratique de ce sport n’a connu que quelques incidents isolés à Maurice, contrairement aux pays européens où de véritables drames se sont produits dans les stades. Argument fallacieux, car le football communal mauricien empoisonnait la vie de tous les jours des citoyens. Au bureau, à l’école, sur les chantiers, on s’amusait à commenter les scores du week-end et faire des remarques déplaisantes à l’encontre de ceux qu’on associait à telle ou telle équipe de football, en fonction de leurs origines ethniques ou confessions religieuses.

Ceux qui avancent que les incidents étaient isolés et contrôlables dans les années soixante-dix devraient réaliser que les moyens de communication et de mobilisation qui existent de nos jours pourraient provoquer des drames sur une grande échelle à n’importe quel moment. Un incident aux abords du stade George V ou ailleurs pourrait, dans les 15 minutes qui suivent, entraîner la mobilisation de milliers de personnes alertées par téléphone portable ou SMS. Contrairement aux années soixante-dix quand les moyens étaient précaires, les voitures, 4x4, fourgonnettes,
motocyclettes, sont maintenant largement disponibles dans toutes les régions du pays. Il suffit d’un coup de téléphone et Curepipe prend vite les allures de Beyrouth. De toute façon, le Mauricien de 2008 se sent moins intimidé par des policiers en uniforme que son équivalent d’il y a trente ans.

Sans aucun doute, le football communal risque d’exacerber les passions. Un incident impliquant un petit groupe de têtes brûlées pourrait entraîner une escalade, des tracasseries sanctionnées par des représailles. Les représailles provoquant, à leur tour, des actes de vengeance. C’est un cercle vicieux que l’île Maurice de 2008 aurait intérêt à éviter à tout prix. Pour un rien, un événement footballistique pourrait se transformer en drame social.

C’est en faisant preuve d’un grand courage politique que le gouvernement MMM-PSM de 1982 avait réussi à rentrer le génie du communalisme du football dans la bouteille des fossoyeurs de l’unité de la nation. Le communalisme n’a pas été pour autant totalement éradiqué, mais le pays n’assiste plus aux horreurs d’incidents meurtriers suivant un match de football. Le combat contre le communalisme a bien progressé depuis 1982. Aux dernières élections, il n’a manqué que quelques milliers de votes à Paul Bérenger pour qu’il soit plébiscité comme Premier ministre. Aux mêmes élections, Navin Ramgoolam a prouvé que pour la première fois depuis 1963, un leader travailliste avait réussi à surmonter les clivages ethniques et se construire un électorat qui fédère plusieurs composantes de la société mauricienne. Le pays doit continuer à soutenir ce processus de décommunalisation de nos mœurs politiques comme sociales. Introduire le football communal dans la vie des Mauriciens équivaudrait à un acte criminel. Mieux vaut faire relâche au stade George V que d’afficher un trop plein de blessés dans les casualties des hôpitaux.