La crise que connaît le Zimbabwe ne se résume pas aux tentatives désespérées d’un dictateur, qualifié de sanguinaire, qui s’accroche au pouvoir. Robert Mugabe est diabolisé dans le monde occidental. Pourtant, l’Afrique a connu des dictateurs qui ont pratiqué le génocide sans faire l’objet d’autant de réprobations. Dans le cas Mugabe, le fait qu’il a voulu casser les reins aux fermiers blancs a créé un intérêt tout particulier.

On fait grand cas actuellement d’une déclaration faite à Londres par Nelson Mandela, l’homme d’Etat le plus prestigieux que l’Afrique ait jamais produit. Au fait, Nelson Mandela a prononcé une phrase de quatre mots – «tragic failure of leadership» – pour décrire la situation au Zimbabwe. Nelson Mandela n’a pas dénoncé nommément Mugabe. Pas plus que le Président sud-africain Thabo Mbeki, qu’on accuse même de mollesse par rapport à Mugabe. On dit que l’Afrique du Sud aurait pu utiliser toute sa puissance économique pour étrangler le Zimbabwe et renverser Mugabe.

L’affaire est plus complexe. Les Africains voient la crise zimbabwéenne sous un angle différent des Occidentaux. Mugabe lui-même jouit de l’immense prestige historique d’avoir été l’homme qui a mis fin au règne de la minorité blanche dans l’ancienne Rhodésie. Le régime de Ian Smith ne massacrait-il pas ses opposants noirs ? Une fois au pouvoir, Mugabe avait hébergé et aidé les combattants sud-africains engagés dans une guerre sans merci contre le régime d’apartheid d’Afrique du Sud, souvent au prix d’attaques militaires et d’actes de sabotage orchestrés au Zimbabwe par le régime blanc sud-africain.

Les malheurs de Mugabe ont commencé avec sa campagne de démocratisation des fermes au Zimbabwe. Les Blancs s’étaient appropriés de larges étendues de terre
dans l’ancienne Rhodésie tout comme dans les pays voisins. Mugabe a cherché à corriger cette injustice. Ses méthodes ont été mauvaises. Il a manqué de finesse. Il n’a pas tiré des leçons de cette intelligente et efficace stratégie de Black Economic Empowerment (BEE), que les Sud-Africains ont mise en place après l’avènement d’un gouvernement de la majorité.

Grâce au BEE, les Noirs sud-africains sont aujourd’hui actionnaires dans presque toutes les entreprises du pays, y compris les compagnies exploitant des mines de diamant et d’or. Les Noirs occupent aussi des postes de direction dans ces entreprises, y compris la South African Airways. Les Blancs sud-africains ne se sentent pas spoliés pour autant.

Au contraire, ils sont aujourd’hui plus riches qu’au temps de l’apartheid. Leurs entreprises sont maintenant implantées dans le reste de l’Afrique, y compris Maurice, et elles sont actives même en Inde. Les Sud-Africains ont créé une win-win situation. L’African National Congress (ANC), en raison de son combat contre l’apartheid et du succès du BEE, reste le parti dominant sur l’échiquier politique sud-africain. Le parti pourrait connaître des problèmes de leadership, mais il est bien assuré de rester au pouvoir pendant longtemps encore.

Par ses méthodes grossières, Mugabe est devenu, sans le vouloir, l’allié objectif de ceux qui n’entendent pas céder la plus petite parcelle de leurs fermes aux Noirs. Quand Mugabe ne sera plus au pouvoir, ses ‘victimes’ réclameront ce qui leur a été spolié. La cause du Black Empowerment au Zimbabwe sera bel et bien enterrée. Morgan Tsvangirai jouera le jeu.

Thabo Mbeki complaisant envers Mugabe ? Le cas zimbabwéen sera utilisé pour faire échec à la prochaine phase du BEE en Afrique du Sud, c’est-à-dire la démocratisation agricole. À Maurice aussi, Mugabe servira d’épouvantail à ceux qui s’opposent à la démocratisation de l’économie. Vraiment une «tragic failure» pour la cause des Africains, ce Mugabe.