Depuis que nous avons reçu au collège la lettre circulaire No 14 émise par le ministère de l'Education et des Ressources humaines, je suis forcé de me poser la question de savoir si je suis un paresseux, un incompétent, un être vil, intéressé, toujours prêt à abuser des moindres privilèges que m'octroie mon métier d'enseignant.

A lire ladite lettre, il semblerait bien que la réponse soit oui. Ainsi, les raisons justifiant les nouvelles conditions imposées par le ministère soulignent, entre les lignes, le manque de volonté des enseignants, leur manque d'organisation et de sérieux, leur incapacité à fournir un travail pour lequel ils sont, désormais, dans l'imaginaire populaire, grassement payés ; incapacité aussi à comprendre les enjeux de leur métier, sa complexité et ses besoins. En d'autres mots, nous les enseignants, nous sommes des incompétents paresseux et stupides qui méritent d'être punis, au mieux, d'être recadrés.

La lettre explique, entre autres que : « The rationale behind the above recommendation is to reinstate teaching/learningwithin the broad policy of a world class quality education accessible to all and to lay emphasis on a number of task which are ancillary to teaching and which have so far been neglected, the most important being setting and marking homework. » Ah bon ! Première nouvelle ! Pourtant, si je me réfère aux discours de notre ministre de l'Education après les résultats du School Certificate et du Higher School Certificate de 2007 ayant vu, entre autres, plusieurs de nos étudiants classés parmi les meilleurs au monde, je croyais comprendre que non seulement nous étions sur la bonne voie de la World class education mais que de surcroît, l'excellence des résultats de nos élèves démontraient que le système était bien rodé mais qu'en plus :  « Un travail remarquable est en train d'être effectué… » On n'est pas à une contradiction près.

La question que je me pose aujourd'hui : par qui ce travail remarquable est-il effectué ? Puisque nous les enseignants nous ne donnons jamais de devoirs, puisqu'il est nécessaire de nous embrigader dans la cour de l'école comme nous le fait clairement comprendre les mots suivants de la lettre : « Further, Educators should not be allowed to leave their place of work in between 0800 hours and 1500 even when they are not teaching », puisque nos abus mettent en péril la possibilité d'atteindre les objectifs, que nous sommes incapables de nous organiser, il est donc indéniable que le succès de nos élèves n'est pas le fruit du travail des enseignants.

Nous sommes non seulement exclus de ce triomphe, mais encore, nous sommes, de par notre attitude, une menace pour le système… En tout cas à lire la lettre, à écouter M. Gokhool, c'est l'impression que je suis forcé d'avoir.

Je ne sais vraiment plus si je dois sourire de tant d'inepties, d'ignorance des réalités du métier d'enseignant ; si je dois me résigner à accepter que des bureaucrates, assis derrière leur bureau, écrivent et éditent les lignes des règles censées me remettre sur le droit chemin de la World class education. Ou franchement me mettre en colère…

Je ressens beaucoup d'amertume chez mes collègues enseignants et… j'affirme avec force que c'est justifié car, non, nous ne sommes pas des paresseux, des incompétents ; nous n'abusons pas de privilèges éhontés ; nous ne sommes pas de vils profiteurs, ingrats de surcroît, qui sommes grassement nourris.

En écoutant l'émission Controverse sur Radio One récemment, ayant pour problématique de débat la polémique causée par la circulaire, j'étais triste de percevoir quelques fois, d'entendre plus clairement à d'autres moments le mépris et la mauvaise perception que certains ont à l'égard de l'enseignant mauricien. Je précise bien, de l'enseignant mauricien…

En général, tout le monde reconnaît le travail admirable et difficile effectué par les enseignants du secondaire, mais la perception est que nous les enseignants mauriciens nous ne sommes que des privilégiés, pas très compétents et qui touchent gros grâce aux leçons…

Ah ces fameuses leçons qui probablement attisent l'amertume de beaucoup, mais leur envie aussi ! Envie parce qu'ils pensent que c'est facile, parce qu'ils pensent qu'on se fait énormément d'argent sur le dos de pauvres parents, elles sont sans doute à l'origine de notre mauvaise réputation.

Sans nier que certains professeurs se font quand même beaucoup d'argent, sans nier que certains donnent des leçons dans des conditions pas très adéquates, il reste que pour la majorité des enseignants, ce n'est pas une réalité. C'est certes un surplus d'argent (taxable, je le précise) mais qui vient à peine relever un niveau de revenu qui ne correspond ni au travail réel qu'on effectue ni à nos qualifications (les professeurs étant des apprenants presque permanents, et donc souvent bardés de diplômes).

Aussi, sommes-nous au 21ème siècle, et s'il faut crever l'abcès, crevons-le ! S'il est vrai que le métier d'enseignant est une vocation, comme ne cessent de le souligner énormément de gens comme pour nous culpabiliser de toucher un salaire, nous avons le droit légitime, sans prétendre à une vie bling bling, de vouloir aspirer à une vie décente en adéquation avec le travail effectué, nos expériences, notre savoir-faire et les années d'études effectuées. Cela ne me dérange pas de dire que même pour nous les enseignants, l'argent compte… Et alors ?

Etrange société dans laquelle nous vivons. Ainsi, parce que je suis enseignant (un noble métier), il faudrait que je rougisse de dire que l'argent compte pour moi… Ce ne serait pas un problème pour les médecins, pour les avocats, pour les architectes, pour les ingénieurs, pour les journalistes, pour les ministres… Pourquoi alors serait-ce différent pour les enseignants ? Sous prétexte que notre métier est une vocation ! Cela n'est donc pas le cas pour les médecins ! Pour les avocats ! Pour les ministres ! Ce n'est donc pas des vocations !? Rien que des moyens de se faire de l'argent !? Donc, un avocat se faisant énormément d'argent, ce serait quand même honorable alors que pour le prof, parce qu'il va affirmer à la fois que son métier est une vocation, mais aussi que l'argent est important, il le serait moins !? Foutaise.

Oui, l'argent est aussi important pour nous, sans qu'elle soit pour autant notre première obsession. Nous ne sommes pas plus imbéciles que les autres, ces autres, souvent eux-mêmes donneurs de leçons, moralisateurs mais si proches de l'argent roi… Assez : Nu pé zis sey trace nu la vi…

Maintenant après ce coup de gueule, je dois préciser que pour la majorité d'entre nous, l'argent n'est pas la valeur essentielle. Il reste encore au fond de nous une innocence qui fait de nous de doux rêveurs ayant des aspirations humanistes.

Non, très souvent, l'argent, n'est pas notre valeur essentielle. Si cela avait été vraiment le cas, beaucoup d'entre nous n'aurions pas fait ce métier…car malgré les leçons (je précise, sans hypocrisie, jamais particulières… mais je l'assume car cela n'a pas que des inconvénients), malgré le PRB, nos revenus restent bien plus bas que ceux travaillant dans d'autres secteurs et ayant le même niveau d'études, voire un niveau plus bas…

Je prendrai un exemple personnel : après quatre années d'études en Management, j'ai exercé quelques années en entreprise avant d'être « appelé » à travailler comme enseignant. Parallèlement à mon métier, comme beaucoup de mes collègues, par goût du savoir, par devoir aussi, afin de transmettre une connaissance sans cesse renouvelée, je n'ai cessé d'étudier, informellement et formellement : des études de philosophie, d'histoire de l'art, de littérature, de pédagogie, de valeurs humaines, d'études bibliques et encore et toujours le management, et pour tout cela je touche, après le PRB et près de 10 ans de métier Rs 25 000 de salaire brut… Deux à trois fois moins en moyenne que quelqu'un ayant mon âge et travaillant comme cadre dans les entreprises privées…

Est-ce que je suis en train de me plaindre ? Est-ce que cela me frustre ? Bien sûr que non ! C'est volontairement que j'ai quitté l'entreprise. Je voulais comme beaucoup de mes collègues donner un sens à mon travail. Et j'adore ce que je fais malgré le manque à gagner à peine compensé par des leçons qu'on donne, je précise pendant notre temps libre, pour avoir plus de sous.

J'adore mon métier, et je le fais, comme beaucoup d'autres, avec conviction, avec amour, déterminé à aider nos adolescents à passer cette phase si difficile de leur existence. Parce que c'est aussi cela notre métier : être souvent, pour nos élèves, des parents de substitution (et je ne crois pas que beaucoup de parents si occupés par leur métier dans ce monde de folie prônant la productivité à tout vent viendront me contredire) des psychologues, des conseillers conjugaux, des grands frères et amis, des confidents en sus d'être des passeurs de savoir.

Entre le gosse de 17 ans que je dois convaincre à 11 heures le soir de ne pas mettre fin à ses jours, la centaine d'élèves avec qui je travaille au quotidien et qui sont souvent malades de cette société violente, en manque de repères, ayant de basses valeurs, et l'autre élève que je dois aider à se reconstruire car il ne veut plus étudier après avoir découvert l'homosexualité de son père, je suis lessivé ; lessivé mais heureux de me sentir utile.

On n'est pas enseignant de 8 h 30 à 14 h 30 ni même de 8 à 15 heures ; on l'est, pour beaucoup d'entre nous, 24 heures sur 24…

C'est un métier tuant. Je défie ces personnes nous critiquant de venir nous remplacer ; d'ailleurs quand certains me disent que nous sommes des privilégiés et que je leur demande de venir travailler à notre place, ils répondent souvent : « Ah non pas question… Pu vine fou ! » Justement, si nous n'avons pas de temps en temps certaines facilités, nos congés, entre autres, croyez-moi nous finirions par sombrer dans la folie, et j'exagère à peine.

Regardez autour de vous, lisez l'actualité (affaire Stuti, bagarres dans certains collèges etc…) : nos adolescents sont mal dans leur peau ; ils sont le reflet d'une société malade… et nous travaillons avec eux, en jongleurs, essayant d'être par notre calme, par notre expérience, par notre amour de ce que nous faisons, des modérateurs, des modèles, des thérapeutes…

Au sein de nos collèges, nous avons des structures qui nous permettent d'aider nos élèves en difficulté (et le nombre est grandissant). Nous n'avons pas attendu M. Gokhool et son équipe de conseillers pour mettre en place des systèmes de suivi pédagogique, de suivi psychologique aussi, pour nos élèves. Nous n'avons pas attendu M. Gokhool pour organiser des activités pouvant aider nos élèves à s'épanouir et à connaître les multiples facettes d'une existence riche, sensée et responsable. Nous restons très souvent (sans overtime, je le précise, parce que pour certains, il faut toujours tout ramener à l'argent) très tard la nuit pour aider nos élèves à préparer des compétitions de théâtre, organiser des expositions, des rencontres avec les parents, des fancy fairs

Alors oui nous sommes enseignants 24 heures sur 24, et oui, je le proclame avec force : pour cela, et parce que notre métier devient de plus en plus difficile, et aussi parce que nous sommes des professionnels, ce n'est que justice que nous ayons des privilèges. Je ne me sens pas mal à l'aise pour autant. D'autres ont plus d'argent, des voitures de fonction, nous un temps pour souffler…

Cela nous permet de ne pas disjoncter, d'être équilibré et d'aider nos adolescents d'aujourd'hui à être des citoyens responsables et compétents de demain.

Alors cette lettre circulaire n'est pour moi, tout comme pour beaucoup d'entre nous, qu'un torchon insultant pour notre métier, insultant pour ces centaines d'hommes et de femmes dévoués qui ne méritent pas tant de mépris.

Je ne pense pas que la majorité des parents qui nous confient leurs enfants oseraient me contredire. Aujourd'hui, je me fiche du politiquement correct et je vais affirmer, que le succès des étudiants mauriciens, et cela dans toutes les sphères de leur vie, est aussi redevable ce qu'on leur a transmis. Ce n'est pas un manque d'humilité ou de décence, ni une idéalisation du corps enseignant, c'est juste la réalité.

Notre quotidien si dur déjà, mais si riche aussi, risque de devenir pesant ou franchement insupportable. Mon opinion est partagée, j'en suis sûr par la majorité des enseignants. La frustration est grandissante…

Certains enseignants, les plus âgés, attendent avec impatience la retraite ; les plus jeunes parlent déjà de changer de métier. Des caprices ? Non, c'est un ras-le-bol généralisé que des individus ignorant les réalités de notre métier décident à notre place et même tentent d'uniformiser ce qui ne peut pas l'être ! Chaque école ayant sa spécificité s'adaptant au profil des élèves qu'on accueille… La lettre Circulaire, en effet, tente d'imposer aussi un time table uniformisé pour tous les collèges, niant les spécificités, les contraintes particulières et les réalités différentes.

Quand j'étais étudiant à l'Université de Maurice, un chargé de cours – comment s'appelait-il déjà ? (Ah oui ! Dharam Gokhool) – nous a expliqué, alors que j'étais en quatrième année, l'importance, si on veut être efficace de savoir reconnaître les particularités géographiques, culturelles, religieuses, linguistiques et autres pour l'entreprise mais aussi pour toutes institutions… Cherchez l'erreur !

Cela fait des années maintenant que je n'écrivais plus pour partager mes idées et exprimer mon opinion. Partagé entre ma vie de famille, mes activités culturelles et littéraires et surtout mon métier, le temps me manquait pour aussi être un citoyen plus… bruyant. Mais aujourd'hui, je suis triste et amer comme des centaines d'autres hommes et de femmes qui aujourd'hui s'interrogent sur la pertinence de leur savoir, de leur voix (qu'ils perdent souvent au fil des cours), de leur métier vu qu'ils ne sont plus écoutés, respectés, vu que leurs élèves ont souvent plus de droits qu'eux…

Tout cela pour une lettre circulaire me direz-vous ? Malheureusement non, ce n'est pas qu'une simple lettre circulaire. C'est une atteinte à notre honneur, à notre dignité, à notre professionnalisme, à notre amour du métier. En plus, la société civile exige de nous qu'on soit des modèles de vertus (et pas les avocats, les médecins, les ministres !) qu'on se contente de ce qu'on obtient et en plus il faudrait qu'on se soumette et qu'on se taise !

Non, depuis quelques années, les choses dégénèrent et il est temps de faire entendre notre voix afin de préserver nos acquis afin, aussi de préserver les attraits de ce métier afin d'attirer la compétence nécessaire dans le futur pour faire face aux défis qui nous attendent.

Une société sans enseignants verrait la dégénérescence de ce qui fait d'elle une société civilisée. Nous sommes le lien entre le passé et le futur ; nous sommes le ciment qui permet l'équilibre précaire qui existe entre les générations. Nous transmettons un savoir, des valeurs essentielles pour que ce groupe d'hommes et de femmes habitant cette île puissent continuer à vivre ensemble sereinement. Je le dis, sans modestie, parce qu'on nous méprise trop souvent : nous sommes essentiels au fonctionnement de ce pays…

Alors, en attendant, d'éventuelles négociations, des consultations nécessaires… peut-être, cette lettre circulaire doit être retirée. Pour pasticher Benjamin Constant : que le ministère se contente d'être juste… Nous nous chargeons d'être heureux et de rendre les enfants de ce pays des individus heureux.

Gillian Geneviève

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