Roupie forte, roupie faible : la doctrine Ringadoo demande-t-elle à être revisitée ?
Sir Veerasamy Ringadoo resta pendant des années le ministre le plus impopulaire de l’ancien régime travailliste. Aux élections de 1982, il sortit 6e dans la circonscription de Moka/Quartier Militaire. Devenu à tort le symbole de toutes les misères du petit peuple, Ringadoo était aussi la bête noire de l’oligarchie économique, dominée alors par les sucriers.
Après avoir préconisé la nationalisation de l’industrie sucrière, les Travaillistes ne mirent jamais à exécution cet engagement idéologique. Toutefois, l’achat par l’état en 1973 de la propriété sucrière de Rose-Belle fut présenté comme une initiative répondant à l’idéologie socialiste du parti. Pas de nationalisation mais, par contre, les Rouges maintenaient la pression sur les barons sucriers, grignotant leurs privilèges, année après année, soit par des augmentations salariales pour les laboureurs et les artisans, soit en faisant les petits planteurs bénéficier d’un meilleur traitement. Ainsi, la part des revenus des planteurs prit une courbe ascendante et les frais d’usinage une courbe descendante, ce qui occasionna une meilleure distribution des richesses.
La précarité économique du pays contribua à affaiblir la roupie, ce qui pénalisa fortement la population. Mais les usiniers profitèrent de la roupie faible. Il ne s’agit pas d’un paradoxe mais d’un simple calcul économique. Puisque les recettes des sucriers étaient versées en devises étrangères, ces revenus leur rapportaient davantage en roupies. N’ayant pas trop d’intrants à importer de l’étranger, les barons sucriers gagnaient ainsi sur tous les plans. Mais c’était sans compter avec Ringadoo. Ce dernier imposa des taxes sur les windfall gains (bénéfices exceptionnels) des sucriers à chaque fois qu’il dévaluait la roupie. Ces taxes de sortie sur l’industrie sucrière causèrent un mécontentement profond chez les barons sucriers. Année après année, ils se mirent à vendre l’histoire d’une industrie en faillite. Ringadoo ne lâcha pas prise.
Changement de
millénaire et on entend pourtant la même chanson. C’est au tour du  secteur textile de brandir la menace de fermeture et de licenciement, parce que la roupie est trop forte. 10 000 emplois sont menacés, clament-ils. à quelques mois des élections, cela devrait causer la panique au sein du gouvernement. Au fait, c’est la même rengaine que du temps des sucriers. Le seul changement au décor, c’est le remplacement de la cheminée non réglementée de l’usine sucrière par la cheminée (réglementée par l’Environnement) de la chaudière de l’usine textile.
Si le secteur textile de l’île Maurice se trouve dans l’incapacité de fonctionner sans une roupie faible, pourquoi la population doit-elle subventionner l’inefficience des canards boiteux ? En effet, quand année après année, on entend la chanson de faillite chez certains, d’autres compagnies – plus efficientes, mieux gérées – continuent de s’épanouir. Ceux chargés de gérer le taux de la roupie devraient aussi prendre en considération les intérêts de la population et des consommateurs. L’état lui-même ne doit-il pas rembourser d’énormes dettes contractées à l’étranger ? Une roupie faible plombe le remboursement de ces dettes.  
Dans le passé, l’île Maurice avait dû prendre la douloureuse décision de laisser mourir des milliers d’arpents de plantation de thé qui fournissaient de l’emploi à un grand nombre de femmes et d’hommes. On s’était rendu à l’évidence que dans le business de produire du thé, l’île Maurice ne pouvait faire la concurrence avec l’Inde, le Sri Lanka et le Kenya, où la main-d’oeuvre coûtait de loin le moins cher.
En fin de compte, il sera utile d’analyser en profondeur la viabilité du secteur textile à Maurice. Si le pays n’est pas compétitif, si le secteur n’améliore pas sa productivité et son efficience, mieux vaut le laisser mourir de mort naturelle, au lieu de le maintenir en vie avec le sérum d’une roupie faible. Si Ringadoo était encore en vie, il  aurait proposé une taxe sur les windfall gains des exportateurs du secteur textile et des hôteliers, mais le temps du socialisme est révolu. C’est la loi du capitalisme qui domine. Et cette loi ne tolère nullement qu’on subventionne l’inefficience.
@ Subash Gobine