Dans un État de droit, la séparation des pouvoirs entre le Législatif, l’Exécutif et le Judiciaire est théoriquement garante du bon fonctionnement des mécanismes qui permettent à la démocratie de demeurer vivante et dynamique. La presse est venue se greffer sur ces trois pouvoirs comme un autre pilier de la démocratie puisqu’elle a toujours été considérée comme le 4e pouvoir au sein des sociétés démocratiques, laïques et pluralistes.
Avec l’évolution des technologies, d’autres moyens de communication ont fait leur apparition aux côtés de la presse traditionnelle dans le monde postmoderne (radios, télévision, Internet avec son lot de blogs et de podcasts). La presse écrite aujourd’hui doit nécessairement s’insérer dans tout un paysage médiatique. C’est déjà le cas à l’île Maurice où nous assistons d’un côté à la concentration des médias entre les mains d’une poignée d’investisseurs et de professionnels du journalisme, et, de l’autre, à l’éclosion et à l’essor de toute une panoplie de médias.
La question est de savoir si cette nouvelle donne peut favoriser une plus grande démocratie participative des citoyens en leur fournissant, grâce à un traitement critique et libre de l’information, les outils nécessaires pour mieux décrypter et comprendre les enjeux sociaux, politiques, économiques, écologiques auxquels ils sont confrontés.
Vices et vertus
de la concentration
On peut aisément imaginer les dangers qui guettent les medias qui sont contrôlés par un petit groupe de propriétaires. Trop de concentration entre les mains de ces propriétaires, si elle ne s’accompagne pas d’une garantie de liberté, pourrait à terme étouffer les médias que ces groupes contrôlent financièrement. C’est la démocratie qui en fera alors les frais. Mais, si ces propriétaires font de leurs medias leurs caisses de résonance, ou leur demande de flatter le pouvoir politique avec qui ces mêmes propriétaires entretiennent des rapports intimes, c’est le pluralisme d’opinions qui se verrait sacrifier à l’autel de la pensée unique. 
En Grande-Bretagne, quand Rupert Murdoch avait pris le contrôle du Times (quotidien) et du Sunday Times (hebdomadaire), il avait vite fait d’éliminer tous les journalistes qui n’étaient pas d’accord avec lui et sa façon de faire. Et, alors qu’il avait laissé entendre qu’il n’y aurait pas d’interférence dans la ligne éditoriale du Sunday Times et qu’il laisserait travailler en toute liberté Harold Evans, le rédacteur en chef de l’illustre (à l’époque) hebdomadaire, il s’en est pris à ce dernier. Ce bras de fer entre le nouveau propriétaire et le rédacteur en chef du Sunday Times a finalement poussé Harold Evans à s’exiler aux états-Unis – la Grande-Bretagne a ainsi perdu un de ses plus grands journalistes. Par la suite, Harold Evans a publié un livre (Good Times, Bad Times) dans lequel il raconte ses démêlés avec Rupert Murdoch.

Viabilité et indépendance
Mais les choses ne sont pas condamnées à être ainsi. Avec l’arrivée de nouveaux financiers, un apport en capital peut permettre à un journal chancelant et moribond, c'est-à-dire pas très viable commercialement, de se refaire une jeunesse. Cette capitalisation ou actionnariat peut être salutaire en permettant un investissement nécessaire dans de nouvelles technologies ainsi que le recrutement et la formation continue d’un personnel dévoué qui fait bien son travail...
Dans cette optique, cette catégorie de propriétaires, convaincus eux-mêmes du rôle que jouent les médias sérieux et responsables dans une société démocratique, ressemblent un peu à ces mécènes qui aident les arts à s’épanouir grâce à leur « patronage ». Le maître-mot est incontestablement : indépendance ! Fort heureusement, à Maurice, le paysage médiatique n’est pas arrivé à un stade où l’on peut parler de la berlusconisation des médias même si certains (presse et télévision) sont inféodés au pouvoir.

Médias et pouvoir politique :
rapports parfois conflictuels
Cela dit, un peu partout dans le monde, les relations entre les médias et les autorités ne sont pas toujours saines et sereines. Une guerre larvée mine leurs relations et parfois les conflits latents éclatent au grand jour. Les journalistes se mobilisent alors pour défendre leurs droits, le pluralisme et la liberté de la presse.
En France, par exemple, après que Nicolas Sarkozy eut nommé les patrons de l’audio-visuel public, en janvier 2009 six titres de presse se sont mobilisés en signe de protestation, au-delà de leurs différences et sensibilités propres.  « L’appel des six » (Marianne, Le Nouvel Observateur, Charlie Hebdo, Les Inrockuptibles, Mediapart et Rue 89)  se résumait à ceci : « Le droit à l'information, à la libre expression et à la libre critique, ainsi qu'à la diversité des opinions est une liberté publique fondamentale. C'est un droit des citoyens et non pas un privilège des journalistes: sans information libre, sans une presse indépendante et pluraliste, il ne saurait y avoir d'authentique délibération démocratique. »
Maurice : 44 journalistes
descendent dans la rue
La séparation des pouvoirs n’est pas automatiquement garante du bon fonctionnement de cette « authentique délibération démocratique ». Elle repose pour cela sur un système de checks and balances où chacun de ces pouvoirs (y compris le 4e pouvoir qu’est la presse) agit comme chien
de garde vis-à-vis des autres.
Or, que constatons-nous dans la pratique ? Au Royaume-Uni, durant les années Thatcher, le pouvoir exécutif régnait en maître absolu, et Mme Thatcher faisait table rase autour d’elle. En ces années d’« elective dictatorship », il revenait à certains journaux indépendants et courageux de mener le combat citoyen – ils  dénonçaient les excès de la Dame de Fer. Tony Blair, lui, ce digne héritier de Mme Thatcher, est allé beaucoup plus loin que l’ancien PM britannique avec ses spin doctors (dont Alastair Campbell) dans la manipulation de l’information. N’avait-il pas induit le Parlement britannique en erreur au sujet des armes de destruction massive que l’Irak de Saddam Hussein était censé détenir ? Et ce sont les médias indépendants et crédibles qui disaient le contraire et faisaient ressortir qu’en voulant que leurs armées envahissent et occupent illégalement l’Irak, Bush et Blair avaient un hidden agenda.
Quand il cherche à museler la presse, le pouvoir politique n’hésite pas à abuser des moyens dont il dispose. On se souviendra qu’en 1984 le gouvernement MSM-PTr-PMSD dirigé par Anerood Jugnauth avait voulu imposer, par le biais d’un amendement à la Newspapers and Periodicals Act, une caution d’un demi-million de roupies à chaque journal. Ce qui avait provoqué la colère des journalistes : 44 parmi eux sont descendus dans la rue pour protester contre cette caution-bâillon. Même feu Bickramsing Ramallah, alors considéré comme le doyen de la presse mauricienne, était venu soutenir ses confrères contre cette intention arbitraire. On connaît la suite : en cour le juge sir Maurice Rault, dans son verdict, tout en mettant en garde les journalistes contre l’abus potentiel de leur « contre-pouvoir », un terme qu’il récusait, préférant celui d’un « autre pouvoir », donna tort au pouvoir en place. Auparavant, le gouvernement bleu-blanc-rouge avait enlevé l’exemption aux taxes douanières dont bénéficiait la presse ; le papier journal et l’encre d’imprimerie, etc. coûtaient 24 % plus cher. Les petits journaux, dont Advance, n’avaient d’autre choix que de fermer boutique.
Journalistes :
droits et responsabilités

L’impératif déontologique veut que les journalistes aient aussi des devoirs, des responsabilités qu’ils doivent assumer dans l’exercice de leur fonction. En gros, cela veut dire qu’un journaliste ne peut pas s’arroger le droit de dire n’importe quoi sur n’importe qui, les fausses allégations pouvant entraîner des procès en diffamation. En novembre 2007, je ne sais pas si les trois journalistes (deux travaillant, alors, pour Radio Plus, ainsi que le rédacteur en chef de Week-end) interpellés par la CID avaient diffusé de fausses nouvelles à propos d’un ancien surintendant de police, comme leur reprochaient les autorités, mais la manière forte et musclée des policiers à leur égard n’était pas pour inspirer confiance dans la force policière. Si ces journalistes avaient annoncé/publié de fausses informations – ce qui est grave au regard de la loi – ils auraient pu s’attendre à des sanctions de la part d’une cour de justice. D’où l’importance des responsabilités que doivent assumer les journalistes. Mais même s’ils étaient coupables, cela ne pouvait nullement justifier le raid policier dans les locaux de Radio Plus ou l’intention de vouloir conduire l’ancien rédacteur en chef de Week-end aux Casernes centrales manu militari.
La nouvelle directrice de communication du PTr a inauguré sa toute première conférence de presse en prenant à partie la presse dite indépendante, et nommément le quotidien `. La riposte ne s’est pas fait attendre. Dans un éditorial intitulé La Commissaire politique, le rédacteur en chef de l’express rectifiait le tir et remettait les pendules à l’heure. Puis, c’était au tour du directeur de la Sentinelle, propriétaire de l’express, qui déclarait que « personne ne nous fera courber l’échine, ni les princes politiques, ni les nouveaux barons de la finance. Les pouvoirs, celui d’aujourd’hui, celui de demain, le savent : les sentinelles veillent. » Certes, les pouvoirs politique et financier se doivent de bien se tenir face aux médias pour ne pas fausser le jeu démocratique. Et les journalistes, nous l’avons déjà souligné, ont un devoir de responsabilité envers leurs lecteurs et se doivent de bien les informer. Mais, c’est quoi le rôle des médias ? Ou quel doit être son rôle dans une société moderne ?
Vocation des médias : proximité v/s sensationnalisme et «pipolisation»
L’information et la formation vont de pair. Un journal doit pouvoir informer ses lecteurs et dans le même temps les former, c'est-à-dire leur fournir des outils ou des grilles d’analyse qui leur permettraient d’aller au-delà des apparences et de voir les choses dans leurs justes perspectives, de mieux comprendre, de pouvoir contester aussi, enfin d’agir. Donc, il ne s’agit pas d’une quelconque primauté de l’information (les news) sur les analyses et opinions personnelles qui peuvent mieux éclairer certains enjeux sociétaux (les views). Le lecteur n’est pas simple consommateur (de news). Le journal, son journal, devrait l’amener à réfléchir et l’inciter à jouer pleinement son rôle de citoyen de (et dans) la République de Maurice. 
Pour cela, il ne faut pas confondre entre une presse people ou une presse qui donne dans le sensationnalisme et une presse de proximité. La « pipolisation » et le sensationnalisme, deux tendances qui petit à petit gagnent de nombreux médias de par le monde, entraînent un nivellement par le bas et débouchent sur une amnésie cérébrale. En revanche, une presse dite de proximité est, en quelque sorte, la voix des sans-voix : elle crée des espaces de liberté pour ses lecteurs. De même pour une radio de proximité, par exemple l’émission Explik ou cas de Radio Plus, qui répond aux attentes de ses auditeurs et se fait l’écho de leurs préoccupations. Est-ce là que certains parleront plutôt de « démocratie directe » ?