Ce que valent les 45 km de plages publiques

Par Ronnie Antoine O commentaire
Le Souffleur

AKNL accuse les autorités de brader les plages publiques au profit d’un développement déraisonné. L'argument du groupe : le public n’a droit qu’à 45 km de plages publiques, alors que les gros hôtels et villas IRS ont droit au double, sans compter une meilleure qualité.

« La plage vous appartient. » On peut lire cette phrase dans le rapport annuel de la Beach Authority pour l’année 2015. Certains, notamment le mouvement Aret Kokin Nou Laplaz (AKNL), estimeraient qu’une telle affirmation de la part des autorités relèvent du sarcasme. Le dernier projet en date qui a ravivé les débats autour de la gestion des plages publiques est celle de Pelangi Hotel and Resort, établissement cinq-étoiles de Clear Ocean Hotel & Resorts Ltd, un promoteur sud-africain, sur la plage de Pomponette. Outre le fait que la construction n’a pas démarré, alors que la date limite était fixée au mois de novembre 2017, AKNL accuse le gouvernement de brader les plages publiques et les pas géométriques.

AKNL argumente en se basant sur les chiffres officiels, notamment dans un dossier préparé sur le sujet. On peut y lire que le littoral de Maurice fait au total 322 Km, alors que les plages publiques font environ 45 km (les chiffres de la Beach Authority indiquent plutôt 46 km), ce qui représente presque 14 % du littoral. Selon ses estimations, réalisées à travers Google Earth, les hôtels, IRS et parcours de golf occupent 90 km du littoral, ce qui représente 28 %. Soit le double de ce qui est proposé au public mauricien. Ce qui corse davantage la chose, c’est qu’un bonne partie des plages publiques ne comprennent pas des plages au sable fin et sont plutôt des falaises ou des parties du littoral pleines de rochers.

« Le Souffleur et le Pont Naturel font aussi partie des plages publiques officielles, souligne Yan Hookoomsing d’AKNL, il y a beaucoup de plages médiocres qu’on donne au public. » C’est le cas notamment des plages qui sont classées publiques en compensation pour d’autres qui sont déclassées. « J’ai été à Bel-Ombre et la plage publique contient un sable de mauvaise qualité, qui est vaseux », observe Yan Hookoomsing. À Pomponette, 915 m de plages déclassées ont été remplacés par 417 m un peu plus loin. Ce dernier qualifie les plages offertes au public de « restes » et accuse les autorités de jouer au yo-yo sur le sujet.

« En 2003-04, le public avait 915 m de plage à Pomponette et 990 m à Saint-Félix, soit presque 2 km au total. Aujourd’hui, ces deux plages totalisent 868 m, pas même la moitié ! On sait ce qui s’est passé à Pomponette, mais qu’en est-il de la plage de St-Félix ? », se demande Yan Hookoomsing. L’activiste dénonce l’opacité qui existe autour de l’allocation des pas géométriques aux promoteurs privés. « Le public ne sait même pas où se trouvent les pas géométriques et il ne sait pas non plus quand on a décidé de les donner à un promoteur. La loi propose des enchères publiques ou un contrat privé entre le ministre et une private party », ajoute-t-il. Le public n’a pas de moyens de protester.

Robin Appaya, conseiller légal du ministère du Logement et des Terres, explique néanmoins qu’il existe de nombreux pas géométriques non attribués qui n’ont pas le statut légal de plage publique, mais qui le sont de facto. « Il y a une différence entre pas géométriques et plages publiques. Les pas géométriques appartiennent à l’État, mais ne sont pas déclarés plages publiques. Le public y a normalement accès et ce sont des plages publiques de facto », note l’homme de loi,

Les origines des pas géométriques

Le concept de pas géométriques est un héritage du droit français. L’expression complète est « les 50 pas géométriques », une réserve du domaine public déterminée sur le littoral des colonies en comptant 50 pas à partir du point culminant de la mer. Cela correspondait à 250 pieds français, soit 81,2 m selon le système métrique moderne.

Sur la question de la qualité des plages offertes en compensation pour celles qui sont déclassées, Robin Appaya souligne que les plages demeurent publiques : « Toute l’étendue entre la high-water mark et la low-water mark est du domaine public. Tout le monde a le droit d’y aller. Mais, parfois, l’accès peut effectivement être bloqué par un campement par exemple. » Les portions de terres qui sont classées plages publiques mais qui sont loin de la mer sont utilisées par la Beach Authority pour des aménagements.

Selon Robin Appaya, l’un des objectifs de l’actuel ministre du Logement et des Terres, Mahen Jhugroo, est d’augmenter le nombre de plages publiques autour du pays. « Il y a aussi beaucoup de plages qui ont été proclamées mais qui n’ont pas été emménagées. Il y en a à Pointe-aux-Sables ou Rivière Noire par exemple. Il y a aussi plusieurs arpents dans le Sud. » Toutefois, la description d’une de ces plages correspond à celles que critique AKNL : il s’agit de pas géométriques près du Morcellement Anna, à Albion, qui se trouvent en fait sur une falaise. « Il n’y a pas de sable, mais il s’agit quand même d’un espace public où on peut faire son jogging », justifie Robin Appaya.


 

125 plages publiques sur 46 km

La Beach Authority tient un relevé détaillé des plages publiques du pays. La liste compte 125 plages publiques qui s’étalent sur 323 hectares et sur 46,3 km.

Ce qui ne serait que la moitié des plages mises à la dispositions des groupes hôteliers et des villas IRS, selon les estimations d'AKNL. Si on y ajoute le fait que les falaises comme le Pont Naturel sont aussi considérées comme des plages publiques, le nombre de kilomètres de plages avec un sable fin et une mer où il est possible de nager s’amenuise davantage.

C’est dans la région du Sud qu’il y a le plus de kilomètres de plages publiques, soit 13,2 km. Toutefois, c’est également dans la région du Sud que se trouvent des plages comme le Pont Naturel ou Le Souffleur. Voici les chiffres de la Beach Authority en détail :

National

Nombre total de plages publiques : 125

Superficie des plages publiques : 323 ha

Longueur des plages publiques sur le littoral : 46,3 km

Région Nord

Nombre total de plages publiques : 36

Superficie des plages publiques : 88,3 ha

Longueur des plages publiques sur le littoral : 12,8 km

Région Sud

Nombre total de plages publiques : 42

Superficie des plages publiques : 90,2 ha

Longueur des plages publiques sur le littoral : 13,2 km

Région Est

Nombre total de plages publiques : 20

Superficie des plages publiques : 72 ha

Longueur des plages publiques sur le littoral : 8,5 km

Région Ouest

Nombre total de plages publiques : 27

Superficie des plages publiques : 72,4 ha

Longueur des plages publiques sur le littoral : 12,4 km


Projet hôtelier de Pomponette - Soopramanuen Kistnen, constructeur : «90 % de ma main-d’oeuvre proviennent de la région»

Les projets hôteliers ne profitent pas aux gens de la localité et la majorité des profits engrangés sont rapatriés vers les propriétaires étrangers. C’est du moins ce qu’affirme Yan Hookoomsing d’AKNL. Soopramanuen Kistnen, directeur de RC Construction, un constructeur dont les services ont été retenus par Clear Ocean Hotel & Resorts Ltd pour la construction de l’hôtel Pelangi sur la plage de Pomponette, a tenu à répondre à ces accusations en contactant Le Défi Plus.

Premier argument : « Dans le contrat que j’ai signé avec le promoteur, une des conditions est qu’au moins 75 % des personnes sur le chantier soient de la région. J’ai fait mieux, car 90 % de ma main-d’oeuvre proviennent de la région. » Argument qu’il avance pour illustrer le fait que la construction d’un hôtel est bien génératrice d’emplois pour les gens de la localité, tout en ajoutant que 30 mètres ont été laissés à partir de la high water mark.   Pourtant, malgré cette main-d’oeuvre, le chantier n’a toujours pas démarré alors qu’il devait l’être au mois de novembre dernier au plus tard.

Soopramanuen Kistnen s’explique : « AKNL est venu détruire tout ce que nous avons fait pendant trois semaines de manière systématique. Ils ont abattu les feuilles de tôles que nous avions mises pour marquer les limites du chantier. J’estime mes pertes à plus de Rs 1 million jusqu’ici. » Le directeur de RC Construction fustige Yan Hookoomsing, qu’il accuse de ne pas vraiment connaître la région à bord de son 4X4. « C’est la seule partie du pays qui n’a connu aucun développement. Est-ce qu’il a été mettre les pieds à African Town ? » s’emporte notamment Soopramanuen Kistnen.

Toutefois, s’il affirme que la construction a bel et bien démarré, sa définition de construction est restrictive : « On a construit les barrages. Les travaux de béton n’ont pas démarré, nous sécurisons le site pour le moment. Il faut sécuriser avant de démarrer la construction. »

Le conseiller légal du ministère du Logement et des Terres, Robin Appaya, est moins certain concernant le début des travaux. Sollicité pour une explication sur la raison pour laquelle le bail de Clear Ocean n’a pas  encore été résilié alors qu’elle n’a pas respecté les conditions en démarrant les travaux en novembre 2017,  il a dit qu’il fallait se montrer prudent : « Avant de résilier un bail, il faut bien savoir qui est responsable du retard. Si ce n’est pas le signataire, on risquerait d’avoir à payer des dédommagements par la suite. »

Sauf, qu’apparemment, le ministère du Logement et des Terres ne sait pas encore qui est responsable du retard pris dans le début des travaux. « Non, non, nous ne l’avons pas encore déterminé, concède Robin Appaya, il faut bien voir. Nous faisons une chose au niveau du ministère. » Une chose ? « Nous étudions au niveau du ministère si le développeur respecte les conditions. Nous étudions aussi au niveau de Clear Ocean pourquoi ils n’ont pas démarré la construction », clarifie-t-il. Et ce dernier d'indiquer que si les autorités tardaient à émettre les permis nécessaires, le promoteur ne pourrait être pénalisé. Il a été toutefois incapable de dire s'il en est ainsi dans le cas de Clear Ocean. « Nou pe get sa la… », assure-t-il.


Cas d’étude : une plage médiocre en compensation pour La Cambuse

Le projet Le Chaland Resort Hotel du groupe Currimjee Jeewanjee est une bonne illustration de la qualité inférieure des plages que les autorités donnent généralement en compensation pour les plages déclassées.

Le 10 mai 2014, la Government Gazette classe une partie de la plage publique de La Cambuse defense land. C’est sous Abu Kasenally, qui est alors le ministre de tutelle du gouvernement travailliste. Il est question de la construction d’un nouveau poste d’observation pour les garde-côtes. La terre cédée au groupe Currimjee Jeewanjee comprenait une portion de 19 arpents où se trouvait un centre de formation des garde-côtes. Sauf que l’emplacement du nouveau centre de formation ne leur permet pas d’observer la plage publique et il leur faut un poste d’observation plus proche.  D’où le déclassement d’une partie de la plage publique pour la construction d’un nouveau poste d’observation.

La « plage publique » restituée alors est sans sable, sans mer… Le ministère du Logement et des Terres proclame plage publique quatre arpents de terrains vagues derrière la zone de pique-nique et l’aire de stationnement en guise de compensation pour la plage perdue. Les groupes de pression comme AKNL ont protesté contre le remplacement d’une plage avec du sable de qualité par un terrain vague. Une pression qui a finalement payé quand la portion de terre que les garde-côtes réclamaient redeviendra plage publique.

Cependant, le terrain vague transformé en plage publique illustre bien le problème de la qualité des plages données en compensation pour celles qui sont déclassées.


Les chiffres des hôtels

Seules 76 % des chambres des grands hôtels (ceux qui se trouvent sur le littoral et possèdent plus de 80 chambres) étaient remplies en 2015, selon Statistics Mauritius. Des données qui poussent les détracteurs comme AKNL à clamer qu’il n’est pas nécessaire d’en construire davantage pour l’industrie du tourisme. 56 de ces grands hôtels étaient alors en activité et 68 % des lits disponibles étaient occupés au cours de l’année.

Dans un document sur le développement touristique, AKNL se réfère notamment à la « Vision 2020 » élaborée en 1997. Elle préconisait de se limiter à 9 000 chambres d’hôtel pour le secteur touristique afin de ne pas tuer le secteur. Au-delà de ce seuil, les revenus additionnels ne devaient plus provenir d’une augmentation du nombre d’arrivées, mais d'une augmentation des dépenses consenties par les touristes. Il y avait à l’époque 87 hôtels avec 6 809 chambres. Or, nous comptons actuellement 13 617 chambres, loin du « green ceiling » établi par la Vision 2020.