Chez les Purrahoo, le bonheur est dans le cachemire

Par Pradeep Daby O commentaire
La famille Purrahoo

La réussite de son entreprise repose sur une clientèle niche en déjouant les stratégies de marketing classique. À Mare-d’Albert, Ajay Purrahoo se la joue discret, en dépit de la belle santé d’Innowear, spécialisée dans le prêt-à-porter en cachemire. Il a toujours en tête ses débuts laborieux dans le textile.

Sur la route Royale de Mare-d’Albert, aucun panneau indicateur ne permet de situer Innowear. Pour cause, Ajay Purrahoo ne souhaite pas de pub car son entreprise cible essentiellement la clientèle étrangère. Pour trouver Innowear, il faut se renseigner auprès des habitants, lesquels se perdent parfois en approximations. Mais, on finit par la situer, au fond d’une ruelle intérieure qui reste à être asphaltée.

À première vue, Innowear ne ressemble en rien à une usine, même à l’intérieur les espaces, aérées et bicolores, montrent un souci de  sobriété. « Nous avons voulu créer un cadre destiné à accueillir les clients, qui sont tous européens », explique Ajay, flanqué de son fils Atish et de Rajeshree, la discrète et non moins élégante épouse, le premier co-directeur de l’entreprise et la dernière secrétaire. Le maître des lieux, sans aucun signe extérieur de patron parvenu, pourrait se perdre parmi ses employés. Il sait d’où il vient. De cette famille typiquement rurale où les modestes revenus d’un père laboureur l’ont contraint à cesser les études au secondaire.

Helper à l’usine

Le tricotage se fait à la main, mais l’automatisation pourrait conduire au recyclage de cette main-d’œuvre.

À 19 ans, il entre comme helper à l’usine Gaytree Textiles, spécialisée dans la tricotterie, où il s’initie aux techniques très subtiles du maillage. Au bout de quatre ans, il s’en va chez SoniaWear, à Trèfles, Rose-Hill. Là-bas, il rencontre un client italien de l’entreprise qui souhaite importer des machines à Maurice pour monter une usine de textile. Un concours de circonstances, où entrent en jeu son expérience dans le tricotage et l’offre d’un stage,  lui permet de partir à Treviso, en Italie où il se perfectionne dans l’utilisation des machines circulaires. Après SoniaWear, il reprend son emploi à Southern Textile, à Plaine-Magnien, où il avait brièvement travaillé après avoir quitté Gaytree Textiles. Pendant 15 ans, il y exercera jusqu’à finir au poste de chef de production dans cette bonneterie. Mais tant d’années, avec son lot de responsabilités, finissent par laisser des traces sur cet homme jeté trop tôt dans le monde du travail. Un peu sur les rotules, il finira par décrocher pour s’accorder quelques mois sabbatiques. « C’était mérité, j’étais trop stressé », dit-il.

Mais pas pour longtemps. Grâce à son carnet de contacts dans lequel figure en première place Ian Espitalier-Noël, rencontré à Southern Textile, il part pour Madagascar, à la faveur d’une offre de ce dernier, pour occuper le poste de chef de production dans une bonneterie. Mais l’aventure malgache sera brève en raison de l’instabilité économique et politique qui prévaut dans la Grande Île.  Nullement découragé, Ajay Purrahoo saute sur l’occasion pour se mettre à son compte à Maurice.

Rachat d’une entreprise en faillite

En 2003, avec un budget de Rs 200 000 et un partenaire, il rachète une entreprise en faillite de bonneterie en cachemire à Plaine-Magnien. Au bout de quelques années, il en devient le seul propriétaire, puis relance l’activité de sous-traitance de l’entreprise pour la société Vieo, du groupe Currimjee. Mais la relance intervient véritablement avec le partenariat de Sabine Currimjee, qui possède un magasin à Paris. L’envol donnera des résultats significatifs durant les années qui s’ensuivront : des 11 salariés qui constituaient la main-d’œuvre à l’ouverture de l’usine, ils sont aujourd’hui au nombre de 80, dont la moitié est composée de Bangladais. La production, elle, a fait un bond qui donne la mesure de l’essor de l’usine : elle est passée de 200 pièces en 2008, pour atteindre 32 000 en 2017, nécessitant quelque 2 000 kilos de cachemire.

Ce développement repose sur la qualité du cachemire, acheté en Écosse à un prix élevé, mais qui, assure Ajay Purrahoo, est préféré au cachemire chinois. « Nos clients, qui sont dans l’ordre les Français, les Belges et les Allemands, n’achètent pas en gros volumes et ne commercialisent pas dans les grandes surfaces. Aussi souhaitent-ils la qualité pour leurs clients », fait-il ressortir. 

Acheteurs étrangers

Tous les ans et en deux temps, les acheteurs étrangers viennent passer leurs commandes à l’entreprise, avec leurs modèles dans les valises. Vers mi-décembre, cette année, c’est une Française qui gère une boutique au nom de Colette, qui est venue passer commande pour sa collection d’hiver. Durant cette période, les commandes se bousculent et la pression s’intensifie, explique Ajay Purrahoo. « Il faut veiller à la qualité du travail et au respect des délais », dit-il. Mais avant tout emballage, il jette un regard de connaisseur aux produits, pour en avoir le cœur net. « Je sais reconnaître une bonne finition dans le textile », sourit-il.

La notoriété de l’usine, même en retrait de la route Royale de la localité, a fini par se répandre aux hôtels et aux villas IRS, dont certains des clients n’hésitent pas y venir faire leurs emplettes. Un segment niche dont Ajay Purrahoo est le premier à s’étonner du succès. « Pourtant, je n’ai jamais démarché dans les hôtels, je pense que cela s’est fait de bouche-à-oreille », dit-il.

S’il se montre optimiste pour l’année 2018, il a toujours quelque part en tête la perspective de devoir informatiser une partie des opérations de l’entreprise, dont le tricotage. « Il faudra le faire pour maintenir les activités, réduire les coûts de production, compte tenu que le prix du cachemire devient plus en plus cher. Mais on le fera en souplesse, en privilégiant le recyclage de la main-d’œuvre car elle est constituée de personnes de confiance, avec lesquelles nous avons bâti des liens presque familiaux », fait-il valoir.