Débat à la salle St Ignace : comment la religion a investi l’espace public

Par Pradeep Daby O commentaire
Catherine Boudet

Comment établir l’espace laïc et l’espace religieux dans une société multiethnique comme Maurice où la politique et les religions semblent parfois s’entremêler ? Cette problématique a fait l’objet d’un débat, le mercredi 4 octobre, organisé par la Communauté Jésuite, à St Ignace, Rose-Hill et animé par Catherine Boudet, politologue et journaliste.

Une série de rencontres, aura lieu le premier mardi de chaque mois. À la première de ces rencontres, la politologue et journaliste Catherine Boudet a expliqué sa responsabilité, forte de plus de 15 années de présence à Maurice. D’emblée, elle a fait valoir la difficulté qui existe à donner une définition à la religion. Mais, citant Emile Durkheim, elle estime qu’il faut trouver cette définition pour éviter les confusions. La religion serait donc l’organisation des croyances, une forme d’adoration collective, la pratique de rituels. Encore faut-il souligner que certaines religions n’admettent pas la pratique de rituels. Est-ce que la religion donne un sens à la vie ? Contribue-t-elle à former une communauté, à assurer sa cohésion ? Avec ses dirigeants, imam, prêtres et gourous, les religions ne sont-elles pas elles-aussi des regroupements dont les messages, les discours ne peuvent être questionnés ?

«Divide and Rule»

L’interaction entre la religion et la politique, leur intrication à Maurice, trouve sa source, selon Catherine Boudet, dans l’époque coloniale où les Britanniques ont mis en œuvre leur politique de divide and rule. Lorsque le Best Loser System est établi, il a pour objectif une représentation ethnique équilibrée au Conseil législatif, mais elle s’inscrit dans une démarche communautariste, et non citoyenne. Il faut se demander si cette préoccupation, qui fit l’objet de discussions à Londres avant l’Indépendance, a fini par atteindre ses objectifs qui étaient d’obtenir la représentation équilibrée de toutes les communautés à l’Assemblée législative.

La relation entre la religion et la politique n’est pas nouvelle. On la retrouve, en France, dans les grandes familles de la noblesse, où les fils doivent choisir entre l’épée et la robe. On peut citer ici l’exemple du Cardinal Richelieu et du Cardinal Mazarin qui ont pesé de tout leur poids sur la politique française, ou celui de l’empire chinois où l’empereur, s’appuyant sur le confucianisme, avec un accent très marqué sur l’éthique, est le « fils du ciel ». Sans doute faut-il aussi citer l’Iran, qui est une théocratie dirigée par le clergé chiite. « L’État religieux n’est pas neutre », fait observer Catherine Boudet. Quant au modèle indien – qui n’existe pas dans la Constitution indienne écrite, rappelons-le par le Dr Bhimrao Ramji Ambedkar, un Intouchable devenu le leader des dalits –, il est fondé sur le système de castes, hiérarchisé selon les professions, le plus haut étant le clergé, comme celui décrit comme la trifonctionnalité en France (le clergé, la noblesse et la paysannerie) par Georges Dumezil.

Influencer les choix politiques

À Maurice, c’est après l’Indépendance, vers les années 80, que les religions commencent à s’approprier les espaces publics. Est-ce une réaction face à la montée en puissance du MMM qui, à l’époque, reste résolument un parti laïc, se tenant à l’écart des manifestations religieuses ? Est-ce que les dirigeants des deux grands partis de cette époque voulaient exacerber les tensions entre les communautés à Maurice afin de brouiller les pistes ? Personne ne le pense. Mais il est vrai que, par moments, des dirigeants d’associations culturelles ont tenté d’influencer les choix politiques. Mais qui invite qui ? La question fait débat.

Les politiciens de tout bord n’ont jamais pu résister à la tentation de prendre la parole ou de se faire voir lors des  activités religieuses. Il convient de se demander si les associations qui organisent ces activités sont la courroie de transmission de leurs communautés. « En France, fait valoir Catherine Boudet, la croyance est dans le domaine du privé ». Mais le modèle français, qui a vu la séparation des pouvoirs à travers une série d’évènements, est-il possible à Maurice ? L’espace mauricien est-il ce lieu qui garantit les droits et les libertés, est-il cet espace de l’expression publique comme en démocratie ? « Il doit être cet espace où l’on peut débattre librement, où les idées remplacent la violence, faisant prévaloir le respect de l’autre, le droit de conscience », fait ressortir Catherine Boudet qui reprend le concept consociatif, adapté à la réalité mauricienne en raison de la diversité de ses communautés et avec un partage de pouvoirs dont le but est d’arriver à un équilibre représentatif. Mais est-ce que ce concept est en train de réussir à Maurice, après son échec au Liban ?

Catherine Boudet avance que l’ethnicisation de la politique à Maurice n’a pas permis de mettre le citoyen au centre de la vie. « Le germe de cette situation extrême est à chercher dans la Conférence constitutionnelle où le consensus a été trouvé sans la population (…), un des effets pervers de ce consensus  a été l’instrumentalisation de la religion, celle-ci investissant l’espace public. »