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Saturday, 04 February 2012 12:00

Maisons d’édition et écrivains mauriciens...

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Quels sont les livres d’auteurs mauriciens qui se vendent bien ? Quel est le profil du lecteur ? Y a-t-il un avenir pour les écrivains mauriciens ? Les gros libraires eux, sont confiants ? Quant aux éditeurs, les réponses varient, selon qu’il s’agit du nom de l’auteur ou du genre abordé.
Entre Geerjanand Rungoo, linguiste et auteur de deux ouvrages de traduction anglais/hindi bien documentés et quelques romans moyens, et Jean-Claude de l’Estrac, ex-maire, député, ministre, ambassadeur, grand patron de presse, il y a comme un gouffre. Pour son dernier roman qu’il a consacré à Bambous, son village natal, Geerjanand Rungoo avait dû faire la tournée de quelques hôtels, son manuscrit sous les bras, afin de trouver un sponsor. Un peu chanceux, il avait fini par en trouver deux. Résultat : il a dû insérer leurs pubs entre les pages. Une pratique peu orthodoxe dans le domaine de l’édition.

JC de l’Estrac, lui, n’a pas eu à affronter ces contraintes. Sa trilogie, L’Histoire de Maurice racontée… s’est bien vendue et a même fait l’objet de réédition. Comme il a le sens du marketing conjugué à la pédagogie, il en a même fait cadeau à un établissement scolaire dans la localité où il réside. « Tous les ouvrages de Jean-Claude de l’Estrac se vendent bien. Il faut même rééditer. Celui de Jayen Cuttaree s’est lui aussi bien vendu. Même celui sur Azor Adélaïde », explique Mimi Chen, directrice de la librairie Le Cygne. Celle-ci explique qu’il existe depuis toujours une clientèle qui reconnaît les ouvrages de qualité, reconnaissables à l'identité de leur auteur ou au sujet abordé. Dans le dernier cas, il faut citer l’ouvrage d’Éric Bahloo qui revient sur l’assassinat d’Azor Adélaïde par des nervis du PMSD dans les années 70.

Les mauriciens n’achètent que sur des coups de coeur
Qui connaît Éric Bahloo, fils d’Ignace Bahloo, associé à ce crime politique ? Personne. Mais en revanche, les mili­tants des années 70-80, de même que les partisans du PSMD, ainsi que toute la classe politique connaît cette affaire et espérait sans doute trouver des réponses à de nombreuses interrogations. C’est ainsi que ce livre s’est bien vendu, sans que les auteurs sachent qui est réellement Éric Bahloo.

Chaque trimestre, Pahlad Ramsurrun, épaulé par Yvan Martial et Shakuntala Boolell, publie la revue Indradhanush, qui est consacrée à un personnage historique local ou étranger. Cette publication est le résultat d’une collaboration exemplaire, car elle réunit trois personnes issues de sphères très différentes les unes des autres mais qui s’accordent sur un sujet précis. Grâce à son impression en Inde, la revue est plus ou moins régulièrement sur le marché mauricien, sinon, elle aurait coûté plus chère si elle était imprimée à Maurice.

Amritlall Kundun, responsable Marketing aux Éditions de l’Océan (EOI) Indien explique : « Un certain ombre de publications mauriciennes est imprimé en Inde ou à Singapour à cause des coûts plus bas qu’a Maurice. Mais, il fait préciser que Singapour lui-même sous-traite en Chine, ou la main-d’œuvre est moins chère, de même que le papier. Dans cette partie de l’Asie, le papier est moins cher parce que le papier est fabriqué dans des pays voisins tels que la Malaisie ou l’Indonésie. Dans toute impression, l’item le plus cher est le papier. »

Comme dans toutes les maisons d’édition, c’est le comité de lecture qui décide de la publication ou non d’un ouvrage. « Nous avons une première entrevue avec l’auteur, nous lisons le résumé, puis nous nous donnons environ trois mois avant de donner une réponse », explique Amritlall Kundun. Mais, il arrive que le sujet ait déjà été amplement exploité, ce qui explique alors le rejet du manuscrit. Le comité de lecture est composé de personnes spécialisées dans différents domaines. S’il s’agit d’un ouvrage traitant de l’histoire, il est confié à un historien. « Ce dernier va vérifier l’exactitude des dates, des faits. Il faut également chercher s’il n’y a pas matière à diffamation. »

Passé les trois mois, le tour n’est pas encore joué. Le comité de lecture peut proposer à l’auteur de modifier le titre ou certaines parties du roman afin d’en faciliter la vente. « Certaines personnes acceptent, d’autres refusent. Dans ce cas, nous cessons la procédure et nous lui rendons le manuscrit. » Même si les EOI ont un beau catalogue, sa direction concède qu’elle peine à couvrir ses frais. « La lecture n’est pas suffisamment encouragée à l'école, il n’existe pas des habitudes chez l’enfant. Mais tout ça n’est pas nouveau, les Mauriciens n'achètent que sur des coups de cœur. Les seuls livres qui se vendent sont des ouvrages de cuisine ou les biographies, mais ils ne permettent pas de faire des bénéfices. Il existe des genres qui intéressent les touristes, comme les dicos français/anglais. »

Quant aux livres en anglais, il n’existe quasiment pas de lectorat pour la langue de Shakespeare. Si la première explication tient à la domination du français qui occupe une place disproportionnée dans le paysage linguistique mauricien, il est aussi vrai que British Council, durant son existence, n’a jamais encouragé la lecture de l’anglais. À l’inverse, l’IFM (Institut Français de Maurice) déploie des trésors d'énergie – et de moyens – pour se familiariser avec toutes les cultures, par le biais du français. « C’est une porte ouverte sur la langue française et la francophonie, laquelle permet l’expression de toutes les cultures, œuvre en faveur du français. Petit à petit, on prend goût à la lecture, en commençant par des petits ouvrages jusqu’aux livres plus sérieux. »

Shafick Osman, directeur d’Osman Publishing : « ‘Codes Noirs’ est en rupture de stock depuis six mois déjà »
> Depuis combien temps existe la maison d’édition Osman Publishing ?
La maison existe depuis 2008, soit quatre ans maintenant, mais elle a véritablement commencé ses activités en 2009 car dans la première année, on avait surtout travaillé sur un dictionnaire bilingue anglais-français avec Collins en Grande-Bretagne.

> Combien d’ouvrages sont parus depuis ?
Je ne saurai vous dire exactement mais à ce jour, nous avons bien une quinzaine de publications.

> Quelles sont les conditions exigées par la compagnie pour la publication d’un ouvrage ?
Au départ, aucune sauf, bien sûr, la qualité du texte et la rentabilité prospective du projet mais depuis fin 2010, nous demandons une contribution des auteurs pour tout ce qui est fiction (roman, poésie, théâtre) car ce n'est pas notre ligne éditoriale première. Cela dit, nous avons refusé un certain nombre de textes - la fiction pour la plupart - depuis.

> Quelle est donc la ligne éditoriale de votre maison d’édition ?

Nous privilégions le genre essais et documents, les ouvrages de référence, les livres pour enfants et nous sommes connus pour nos dictionnaires et notre atlas aussi. Nous publions du parascolaire à la demande, c'est-à-dire au cas par cas. Tout choix d'une maison d'édition est dicté par soit des logiques économiques soit par des préférences de ses directeurs et pour Osman Publishing, c'est un mélange des deux.

> Quelles sont les personnes qui composent le comité de lecture ? De quels milieux sont-elles issues ?

Très peu de maisons d'édition rendent publics leurs comités de lecture mais disons que nous avons des comités de lecture statiques - cela varie du genre ; vous aurez surtout des profs ou des gens issus du milieu de l'éducation pour du parascolaire alors que pour un document historique, nous faisons appel à des pairs. Mais il n'est un secret pour personne que de dire qu'Issa Asgarally est un de nos plus proches collaborateurs depuis l'ouverture de la maison en 2008…

> L’ouvrage sur Guy Rozemont a, semble-t-il, rencontré un certain succès en librairie, à quoi l’attribuez-vous ?

Oui, tout à fait, c'est notre meilleure vente en 2011 et la librairie Bookcourt relate que c'est sa deuxième meilleure vente en 2011 pour la catégorie "livres mauriciens". Le succès est dû au fait que c'est un livre inédit, personne n'avait publié quoi que ce soit sur Guy Rozemont avant mais on pense que le prix (Rs 400) a dû jouer aussi en notre faveur même si un livre comme "Codes Noirs", à Rs 1 500, est en rupture de stock depuis six mois déjà… Mais notre best-seller demeure Tales of Mauritius (édition 2009) de Ramesh Ramdoyal qu'on a vendu à près de 8 000 exemplaires depuis trois ans !

> Est-ce que vous envisagez de ‘produire’ des e-books ?
Tout à fait et nous sommes même en retard sur notre programme à cause de problèmes structurels. Mais cette année, si Dieu le veut, ce sera une réalité.

> De manière générale, comment se porte le monde de l’édition à Maurice ?

Bien pour l'édition scolaire et parascolaire et relativement bien en général si on doit faire le compte d'ouvrages publiés par an à Maurice, mais au niveau des ventes et surtout au niveau de la profitabilité, je suis beaucoup plus sceptique à part les livres de Jean-Claude de l'Estrac, la collection Tikoulou, quelques beaux livres surtout destinés aux touristes et quelques autres rares ouvrages. Je peux dire qu'aucun éditeur (non scolaire, je m'entends) ne gagne sa vie à Maurice avec seulement l'édition ; beaucoup ont aussi des activités de grossiste, d'importateur, de détaillant et même de distributeur à l'instar des Éditions de l'Océan Indien, des Éditions Le Printemps etc. Certaines maisons comme Immedia ou Vizavi ont des activités publicitaires en parallèle et là je ne fais pas référence à des éditeurs spécialisés comme ceux publiant des annuaires, des répertoires etc.

> Quel est le coût approximatif d'un ouvrage ?

Impossible de le dire car cela dépend de beaucoup de choses : nombre de pages, qualité du papier, la couleur, le coût des illustrations, de l'éditing etc. Cela varie.

> Avez-vous un budget consacré à l'édition ?

À partir de cette année, nous aurons une activité plus dense au niveau de l'édition et je vais moi-même m'investir beaucoup plus. Nous n'avons pas de budget spécifique même si nous avons un calendrier sur l'année mais cela dépasse le million de roupies.

Valérie Fleuriot, librairie Le Trèfle : « La clientèle existe et cherche les nouveautés »
À la librairie le Trèfle, on n’a jamais désespéré de la littérature mauricienne. « Les Mauriciens écrivent parce qu’ils ont la passion des mots, ils ont de l’imagination et ils veulent être lus », explique Valérie Fleuriot, responsable des ventes à la librairie Le Trèfle. Quel est le profil de ce lecteur qui veut connaître le dernier-né de la littérature locale ? « En général, il a dépassé la quarantaine, est dans l’enseignement et lit la presse. Cette clientèle existe et cherche les nouveautés », précise Valérie Fleuriot. Homme ou femme de culture, il (elle) s’y connaît en littérature mauricienne et fait son choix en fonction de ses goûts. « La clientèle est variée et elle est de toutes les communautés. C’est vrai qu’elle possède une certaine culture. Tous les genres trouvent preneurs. Que ce soit un ouvrage politique, d’histoire ou un roman. »

Vendre mauricien en littérature, impose avant tout d’en suivre la production, les lancements, les chroniques dans la presse, bref l'actualité du livre. « Les clients me donnent souvent leur appréciation d’un livre acheté chez nous. Ils peuvent chercher d’autres ouvrages du même auteur. On sait qu’ils ont apprécié et qu’ils reviendront. Aussi faut-il qu’on soit au courant des lancements », fait observer Valérie Fleuriot.

À la librairie Le Trèfle, il existe une même volonté de vendre le livre étranger que la production locale. « Peut-être même plus, nuance notre interlocutrice. Nous sommes conscients des efforts des Mauriciens et de certaines difficultés qu’ils éprouvent pour se faire éditer et imprimer. » Aussi lorsque les ventes de l’ouvrage de Bertrand d’Espaignet (République des Bâtards) ou celui de Yann Maingard (Koze Soulard, en créole) s’envolent, on ne peut que s'en féliciter. »

Pradeep Kumar Daby

Pradeep Kumar Daby

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