Émouvantes retrouvailles : il sauve son frère de la rue

Par Mélanie Valère Cicéron O commentaire
Kenny et Eric Constant

Kenny et Eric Constant s’étaient perdus de vue depuis plusieurs années. Cependant, il y a quelques jours, Kenny apprend que son frère Eric est à la rue depuis plusieurs mois et décide d’aller à sa recherche. Depuis, il l’héberge. Récit de cette belle histoire fraternelle.

Les liens du sang sont indéfectibles. Et ce n’est pas Kenny et Eric qui diront le contraire. Pour comprendre leur histoire, il faut remonter à une vingtaine d’années en arrière. Eric et Kenny, deux frères, sont placés dans un centre d’accueil par la Child Development Unit (CDU) alors qu’ils étaient encore tout petits. Par la suite, ils grandissent chacun dans une famille d’accueil. Kenny a alors sept ans, alors qu’Eric en a dix. Les deux ne connaissent pas leur père, mais sont en contact avec leur mère biologique. Cette dernière a refait sa vie et a d’autres enfants.

Comme pour tous les enfants placés dans des shelters, les travailleurs sociaux essaient de réunir les enfants et leurs familles biologiques afin qu’ils ne se retrouvent pas seuls lorsqu’ils atteignent leur majorité. À 18 ans, Kenny rend régulièrement visite à sa mère mais ne peut se résoudre à aller vivre avec elle. « Je n’avais pas grandi avec elle. C’était difficile pour moi d’habiter chez elle. De plus, elle avait des problèmes d’alcool et vivait dans la pauvreté extrême. Moi, je tenais beaucoup à ma famille d’accueil. » Ainsi, il refuse de s’en aller et demande à la femme qui l'avait accueilli de l’adopter. Malgré les contraintes, cette dernière accepte. Aujourd’hui, il y est encore.

J’attends qu’un bon samaritain nous donne à manger vers minuit tous les soirs.»

De son côté, Eric, à 18 ans, habite dans une maison-relais pendant un an puis décide de voler de ses propres ailes. Par la suite, il est recueilli par une famille, mais cette dernière s’envolera pour l’étranger et il se retrouve alors seul. Il s’en ira alors habiter chez des amis, mais très vite il se retrouve SDF. « Kenny et moi on se disputait beaucoup quand on était petit et c’est pour cette raison que je ne l’ai pas mis au courant de ma situation. De plus, j’avais honte, car non seulement je n’en faisais qu’à ma tête et voulais me débrouiller seul, mais en tant que grand frère c’était mon rôle de veiller sur lui. Cependant, alors que je travaillais dans un hôtel et que j’avais des sous régulièrement, je ne me suis jamais soucié de lui », raconte-t-il en toute franchise.

Ma première nuit de SDF 

Eric n’oubliera jamais la première fois où il a passé la nuit dehors. « Ma concubine et moi, nous habitions une maisonnette en tôle à Pailles. Puis nous nous sommes disputés et elle est allée vivre chez des proches. Le propriétaire de la maison m’a alors chassé, car il n’avait pas eu affaire à moi au moment de la location de la maison. De plus, je travaillais comme aide-maçon et il n’y avait pas de travail durant cette période. » Il prend quelques affaires dans un sac et se rend à la gare. « Je me suis assis là pendant longtemps à décider de ce que je pouvais bien faire. Puis, j’ai rencontré un ami. Il m’a demandé ce que je faisais là et je lui ai menti. J’avais honte de dire que j’étais à la rue. Ce soir-là, j’ai passé la nuit au Caudan. Durant toute la nuit, je n’ai pas cessé de me demander ce que j’avais bien pu faire pour mériter tout ça.» Cependant, le lendemain, il revoit le même ami qui s’en va chercher un carton pour dormir et comprend qu'il est dans la même situation. Il décide alors de lui dire la vérité.

C’est cet ami qui lui apprendra à vivre dans la rue. «Il m’a donné des conseils, m’a dit où il fallait dormir et comment cacher mes affaires. » Malgré tout, il est confronté au pire, on lui vole ses affaires pendant qu’il dort et, même s'il connaît les coupables, il ne peut réagir par peur de se faire agresser. « J’ai aussi tenté ma chance une fois dans un abri de nuit, mais le responsable m'a dit qu’il n’accueillait pas les nouveaux. C’est ainsi que depuis plus de six mois je dors à la rue Pope Hennessy en face de Luna Park. Pour manger, je vais au centre social Marie, Reine de la Paix où j’attends qu’un bon samaritain nous donne à manger vers minuit tous les soirs. »

Les retrouvailles

Pendant ce temps, Kenny, qui habite Albion, travaille dans le secteur aluminium avant de rejoindre le Club Med d’Albion. Cela fait presque deux ans qu’il y est. La semaine dernière, il tombe sur un article dans Le Défi Plus qui le bouleverse. « Une femme et sa fille SDF cherchaient de l’aide et j’ai appris que cette fille de quatre ans était ma nièce. Et c’est là que j’ai compris que je n’avais plus de nouvelles de mon frère parce qu’il était à la rue. Effectivement, cela faisait des années depuis que je ne l’avais plus vu et j’ai décidé d’aller à sa recherche le même jour. »

Samedi soir, à la rue Pope Hennessy, alors qu’Eric se prépare à aller dormir, une voiture s’arrête non loin de lui. « J’ai vu un homme grand s’arrêter devant moi. J’ai eu peur, je pensais que c’était un policier en civil. Il m’a demandé: "To pa konn mwa ?" Je lui ai répondu : "Non" et il m’a dit alors qu’il était Kenny. J’étais à la fois étonné mais très content de le revoir. Il m’a dit qu’il était venu me chercher ». Eric ne s’attend pas à une situation semblable et lui demande un temps de réflexion. « Je n’avais pas de vêtements avec moi. Je sentais mauvais et je ne voulais pas aller chez lui dans cet état. De plus, je ne l’avais pas vu depuis des années et je n’étais pas sûr de pouvoir vivre chez lui. » Ils se donnent rendez-vous le lendemain. «Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l'oeil, je croyais rêver. Mes camarades me disaient que j’avais de la chance d’avoir un frère qui voulait bien m’aider. »

Depuis une semaine, Eric vit à Albion avec son frère et la mère adoptive de ce dernier. Il est actuellement à la recherche d’un emploi. Pour lui, une nouvelle page de son histoire s’écrit grâce à ce frère qui lui a tendu la main. « Je suis reconnaissant envers mon frère, mais aussi à sa maman d’accueil qui a bien voulu de moi chez elle. Aujourd’hui, je veux prouver qu’ils ont eu raison de me faire confiance. »