VISION 2030 : l’économie est-elle sur la bonne voie ?

Par Shaffick Hamuth O commentaire
Port-Louis

2018 est l'année de l'économie, nous dit-on. Avec plusieurs indicateurs positifs, un grand optimisme pour un taux de croissance plus élevé, le chômage sur une courbe descendante, les investissements directs étrangers en hausse et de nombreux secteurs remontant la pente, pouvons-nous dire que l'économie est désormais sur la bonne voie?

Alors que le World Economic Forum vient de débattre des problèmes socio-économiques mondiaux, à Maurice, ce sont les défis auxquels nous sommes confrontés qui nous interpellent. Le pays demeure vulnérable non seulement aux mutations économiques mondiaux, mais aussi aux effets du changement climatique. En effet, depuis le début de l'année, l'activité économique et la vie sociale ont été fortement perturbées par le mauvais temps. Les routes et maisons inondées deviennent récurrentes. Beaucoup de familles vivent un cauchemar à chaque fois qu'il pleut. Le manque d'infrastructures adéquates, le mauvais entretien des canaux et un développement accru qui fait fi des normes sont les principales causes des inondations.

D'un autre côté, Maurice doit encore relever les grands défis économiques. Le pays est fortement tributaire des investissements étrangers qui sont en hausse chaque année. Cependant, la majeure partie va au secteur immobilier, d'où le défi d'attirer plus d'investissements dans des secteurs productifs tels que l'agro-industrie, la fabrication ou les énergies renouvelables.

Les secteurs émergents tels que le shipping hub, l'aquaculture ou les technologies financières font des percées dans l'économie. Mais les problèmes récents qui ont surgi ont montré les lacunes. Par exemple, la crise du carburant à la fin de l'année dernière a démontré comment notre objectif pourrait être compromis. De même, la présence de requins dans nos eaux près des fermes aquacoles constitue une menace directe pour notre industrie touristique. Comment concilier les deux secteurs sur une petite île comme la nôtre où les fermes aquacoles juxtaposeront nécessairement des sites touristiques?

Selon le Premier ministre, le pays est sur la bonne voie, avec un certain nombre de projets en cours et une série de mesures prises l'année dernière, y compris l'impôt négatif sur le revenu et le salaire minimum. Maurice veut absolument devenir une nation à hauts revenus, selon les prévisions de la Vision 2030. Pour la population, le prochain test décisif sera le prochain Budget 2018-2019.


Darmen Appadoo : « Progrès économique, déclin social ? »

Les indicateurs économiques pourraient s'améliorer mais le paysage social reste en déclin. C'est en tout cas ce que pense Darmen Appadoo, travailleur social, qui estime que la situation est très préoccupante. « Récemment, le cyclone Berguita et les inondations qui ont suivi nous ont montré à quel point le pays est vulnérable », explique Darmen Appadoo. « Nous avons vu que beaucoup de personnes vivent encore dans des logements précaires. Et nous avons également vu comment les infrastructures font défaut, surtout au niveau des drains », ajoute-t-il. Darmen Appadoo est également inquiet par rapport à la hausse du taux de criminalité et par le trafic de drogue, qui, selon lui, indique un dysfonctionnement social.

« Les ruptures familiales, l'augmentation des divorces, les suicides, les actes de violence et les vols sont des faits quotidiens, sans parler des victimes de la route. L'économie est peut-être sur la bonne voie, mais le progrès social ne doit pas être mis de côté. » Le travailleur social demande plus d'investissements dans les infrastructures sociales, l'éducation civique, les campagnes de sensibilisation aux maux sociaux et l'autonomisation des ONG. « La politique du gouvernement devrait également viser à réduire l'écart grandissant entre les riches et les pauvres. Une redistribution des revenus et de la richesse est primordiale. »

Dr Bhavish Jugurnath : « Les perspectives de croissance à moyen et long termes sont positives »

Selon le Dr Bhavish Jugurnath, économiste, il est réconfortant de constater que les priorités macroéconomiques ont pris une place prépondérante dans le discours du gouvernement récemment.

« Sans remettre en cause les efforts réalisés en vue d'exploiter une dynamique économique naissante, l'économie mauricienne restera dans une zone difficile en 2018, en partie à cause de la détérioration notable des projections d'investissements dans la zone euro. Ainsi, la croissance économique locale devrait se situer à 4 % cette année, selon les prévisions du FMI. »

Bhavish Jugurnath ajoute que selon les prévisions de l'African Economic Outlook 2018, les perspectives économiques à court terme sont positives. Le taux de croissance du PIB devrait atteindre 4,2 % en 2018 et 4,3 % en 2019, en raison d'investissements plus importants, d'un tourisme hautement performant et d'une augmentation de la demande extérieure suite à une croissance régionale et mondiale plus forte. « Si on analyse l'économie par secteur, on note qu’après plus de cinq années de contraction, la construction devrait rebondir de 7,5 % en raison d'une augmentation plus forte que prévue des investissements dans la construction non-résidentielle. Le secteur du tourisme devrait également croître d'environ 5,2 %.

» Dans l'ensemble, les perspectives de croissance à moyen et long terme pour Maurice sont positives; les principaux moteurs de la croissance sectorielle devraient continuer sur la bonne voie. Les services financiers, les technologies de l'information et de la communication ainsi que le commerce devraient tous progresser de plus de 5 %. L'économie devrait se diversifier davantage dans d'autres secteurs à plus forte valeur ajoutée, tels que le tourisme médical et les services d'enseignement supérieur.

Il croit aussi que la nouvelle Business Facilitation Act contribuera à une croissance plus forte des flux d'investissements étrangers directs. En outre, une amélioration de la demande économique mondiale devrait stimuler les exportations de biens et de services. De plus, les efforts du gouvernement pour repositionner Maurice comme plateforme entre l'Asie et l'Afrique ainsi qu'une diversification accrue des marchés d'exportation du pays devraient encore stimuler notre économie.

Dr Sadek Ruhmaly : « La vision 2030 est réalisable si… »

Dr Sadek Ruhmaly, Consultant Economist à Washington, est d’avis que la Vision 2030 de Maurice menant à une économie à hauts revenus est entièrement réalisable. Mais pour cela, il faut que les conditions requises soient remplies. Il faut donc restaurer la confiance dans l'économie mauricienne en améliorant la bonne gouvernance et la transparence; éliminer les obstacles structurels à la démocratisation de l'économie mais aussi améliorer l’accès des PME aux financements et aux marchés publics, entre autres.

« Le Premier ministre doit mettre l'emphase sur la planification stratégique en adoptant une approche proactive pour accélérer les résultats économiques et les avantages sociaux pour les travailleurs. Les réformes fiscales doivent être intensifiées pour générer plus de Rs 100 milliards de recettes fiscales afin de financer des projets clés d'infrastructures publiques. Une taxe spéciale doit cibler les projets IRS/PDS et Smart Cities, les banques et les hôtels pour augmenter les revenus afin de combler le déficit en infrastructures qui paralyse notre développement économique et nos perspectives de croissance. »

Heli Rajamaki : « Ciblez la qualité et non la quantité »

Maurice est réputée pour être une île paradisiaque. C'est ce qu'indique Heli Rajamaki, femme entrepreneur finlandaise qui dirige Heli Matkat, une agence de voyages en Finlande.
Installée à Maurice depuis quelques années, elle contribue à notre industrie touristique en incitant des centaines de touristes à venir chez nous. À noter que nous accueillons environ 4 400 touristes finlandais chaque année et Heli Rajamaki est confiante qu’on peut augmenter ce chiffre avec une bonne promotion de Maurice en Finlande. Bien qu’elle trouve excellent le service offert, elle pense que Maurice devrait plutôt viser à augmenter la qualité et non la quantité de touristes. « Maurice n'est pas pour tout le monde. Allez voir ce qui s'est passé en Thaïlande. Ici vous avez une culture multinationale très riche, prenez soin d'elle. Ce n'est pas une destination pour les routards ou le tourisme sexy », dit-elle.

Heli déclare que de nombreux étrangers sont intéressés à acheter une villa à Maurice. L'idée d'accorder un permis de séjour aux étrangers souhaitant vivre ici est géniale, dit-elle. Cependant, elle estime que l'infrastructure n'est pas prête et que le manque d'eau, surtout dans le Nord, est un problème majeur. « Vous payez 600 à 700 mille euros pour acquérir une villa et ensuite vous faites face à une pénurie d'eau fréquente ou des coupures d’électricité. Les étrangers auront l'impression qu'on ne s'intéresse pas à leur bien-être mais uniquement à leur argent. Il faut assurer une infrastructure adéquate, l'approvisionnement en eau, des drains convenables... »

Et d'ajouter qu'il est essentiel de prendre soin de l'environnement du pays.

« Vous sortez d'un hôtel cinq étoiles et vous voyez des tas d'ordures au bord de la route. Les gens devraient garder Maurice propre. L'île Maurice a tous les ingrédients pour une vie tranquille et paisible. »

Vansheeta Kewal-Veerapen : « Il est essentiel de renforcer nos capacités productives »

Vansheeta Keewal-Veerapen, Business Development Executive chez Apollo Blake, une société ICT/BPO, estime que l'année 2018 verra une performance similaire à celle de l'année dernière, du moins dans son secteur d'activité. Elle estime que l'économie mauricienne s'est développée à un rythme constant et modéré au cours des dernières années. « La croissance a été menée par les secteurs des services, en particulier l'expansion des services financiers et du tourisme, avec d'importantes contributions provenant d'autres services comme la technologie informatique, l’immobilier et le commerce », explique-t-elle.

« Le développement dans le secteur ICT/BPO a été un succès grâce aux investissements dans l'infrastructure et l'innovation. L'industrie emploie actuellement environ 21 500 professionnels au sein de 700 entreprises. » Il est essentiel de renforcer les capacités productives, de transformer la structure de l'économie et de créer des emplois. D’autre part, pour que les entreprises développent leurs activités, l'accès à la main-d'œuvre est essentiel

C'est le facteur clé qui influence l'investissement dans le secteur et motive les entreprises internationales à s’implanter chez nous. Apollo Solutions Ltd emploie chaque année des professionnels venant des pays comme la Pologne, la Suède, l'Allemagne, l'Espagne, la Hongrie et la Hollande pour remplir ses fonctions multilingues. « Pour que Maurice puisse devenir un pays à revenus élevés, nous devons améliorer la performance du système éducatif, accroitre la productivité au travail et investir durablement dans les infrastructures publiques. »