Performance avant tout

Par Eric Ng Ping Cheun O commentaire
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Contrairement à la croyance populaire, les économistes ne sont pas des prévisionnistes. Ils savent, d’ailleurs, qu’il est vain de faire des prévisions économiques. À pareille époque l’année dernière, nos « institutions incontournables » nous faisaient miroiter une croissance économique supérieure à 4,0% pour 2017.

Elle ne frôlera même pas ce taux cette année, puisqu’elle sera de 3,7%, selon Statistics Mauritius, juste au-dessus des 3,6% de 2014. Et voilà que l'on remet cela en nous faisant rêver, pour 2018, 4,1%, sinon 4,2%, voire 4,4%... Mais ces chiffres ne signifient rien face aux difficultés futures, dont vient de nous avertir brutalement le Fonds monétaire international. Sauf qu’ils nous rappellent que l’économie est évaluée par des indicateurs de performance et non par des indices de notation internationale.

Même avec un taux de croissance se situant dans la fourchette de 4,1% à 4,4%, il n’y aura pas lieu de jubiler. Il est incroyable que nos leaders économiques et politiques aient fini par développer, pour reprendre le titre d’un récent éditorial, des « aspirations au rabais ». Pendant que des dirigeants africains aspirent à des taux de croissance deux fois plus élevés que les nôtres, nos gouvernants ont des attentes minimalistes. On se satisfait d’une économie qui croît d’un epsilon près, plutôt que par un point de pourcentage.

Ce n’est pas une tâche herculéenne de réaliser 4,5% de croissance. L’économie mauricienne l’a fait, en 2010, malgré la crise financière qui a frappé ses marchés d’exportation. Avant celle-ci, grâce à des réformes structurelles courageuses, la croissance économique survolait au-dessus de 5,0%, soit 5,6% en 2006 et en 2007 et 5,3% en 2008.

Des taux que le gouvernement actuel aurait associés à un deuxième miracle économique, puisqu’il nous a promis, dans son document Vision 2030, un taux de croissance annuel de 5,5% à partir de 2017.

L’exécutif a donc failli sur la croissance, tant au niveau global que sectoriel. Il voulait relever la part de la manufacture dans l’économie à 25%, mais il se retrouve avec une baisse à 13,4% en 2017 contre 15,3% en 2014. La contribution du textile elle-même est descendue de 4,6% à 3,9%, tout comme celle des extreprises orientées vers l’exportation, qui est passée de 5,9% à 5,0%.

Vus sous l’angle des dépenses, les indicateurs économiques sont aussi décevants. D’abord, l’exportation des biens a connu une décroissance réelle de 2,7% en 2015 et de 11,2% en 2016 avant d’enregister une croissance minime de 0,2% en 2017. Comparez cela avec les 12,1% de croissance en 2014…

L’exportation des services, elle, a affiché une croissance qui s’est ralentie ces trois dernières années : 9,8% en 2014, 1,1% en 2015, 0,6% en 2016 et 4,2% en 2017. Un secteur de services professionnels aussi important que le Global Business, qui emploie plus de 15 000 personnes, a vu sa croissance s’affaiblir, de 4,4% en 2014 à 1,1% en 2015, à 0,8% en 2016 et à 0,6% en 2017. C’est le résultat de politiques mal avisées, conçues par des hauts fonctionnaires et conseillers qui n’y connaissent rien en la matière.

Pour ce qui est de la consommation locale, la Chambre de commerce et d’industrie de Maurice (CCIM) pavoise devant les 3,1% de croissance de 2017, comme si cela avait un effet significatif sur l’ensemble de l’économie. Le taux est toujours bien modéré, et il est dû aux dépenses du gouvernement. La consommation de celui-ci par rapport au produit intérieur brut (PIB) s’est accrue alors que celle des ménages a baissé (de 74,6% en 2014 à 73,7% en 2017). Au lieu de consommer moins pour contenir le déficit budgétaire, le gouvernement dépense plus, augmentant ainsi la dette publique.

Il y a deux ans et demi, suite à la compensation salariale de Rs 600 et à la hausse de la pension de vieillesse à Rs 5 000, la CCIM y voyait une relance par la consommation pour suggérer un « retournement conjoncturel ». Maintenant, la CCIM parle de relance par l’investissement pour dire que la conjoncture s’est retournée. C’est à croire que le pays a un cycle économique très court, soit une économie qui oscille entre retournements !

En vérité, l’investissement a continué sur sa pente descendante. Le ratio investissement/PIB est passé de 18,9% en 2014 à 17,3% en 2016, et il reste pareil en 2017. L’investissement privé représente 13,0% du PIB en 2017, contre 14,0% en 2014. Et à Rs 59,7 milliards cette année, il demeure en dessous des Rs 60,2 milliards de 2012.

Si le montant de l’investissement est en hausse, il faut voir la qualité plutôt que la quantité. Investir dans le bâtiment, dans les travaux de construction et dans les véhicules ne rend pas l’économie aussi compétitive qu’investir dans les technologies et dans les outils de productivité.

La comptabilité nationale indique que la formation brute de capital fixe dans « other machinery and equipment » n’a progressé en termes réels que de 1,1% sur les trois dernières années. Alors que s’établit un nouveau paradigme économique créé par l’intelligence artificielle, l’internet des objets et la robotisation, notre politique fiscale encourage les industriels à investir plutôt dans la pierre. Or, sans diversification de l’économie, les jeunes trouveront difficilement du travail, même s’ils ont un diplôme.

Nos analystes ont raison : ce gouvernement a échoué trois années de suite au plan de la performance économique.

(www.pluriconseil.com)