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Editorial - Cultivons notre jardin...
L’enjeu est planétaire et il serait malvenu d’essayer de tirer un capital politique d’un débat qui nécessite une mise en commun des compétences. C’est la seule façon pour nous de sortir du guêpier. Pravind Jugnauth a, sans doute, été mal inspiré en critiquant Arvin Boolell qu’il a tenu pour responsable de la crise alimentaire dont nous subissons les premiers soubresauts. Comme si le ministre de l’Agro-industrie – dont Paul Bérenger n’a pas manqué de faire l’éloge cette semaine – était à blâmer pour tous les maux de la terre.
A un moment où le Mauricien prend à peine conscience que dans dix ou vingt ans il se pourrait qu’il ne puisse plus manger à sa faim, il nous paraît judicieux de faire l’impasse sur les querelles politiciennes qui ne sauraient être constructives pour garantir à la population une certaine sécurité alimentaire. Comment nous en sortir ? Les solutions sont malheureusement loin d’être nombreuses. Elles se résument à l’autosuffisance alimentaire et à notre capacité de développer des greniers dans la région. Les espoirs sont permis. Le pays a les moyens d’être autosuffisant. Pour y parvenir, nous devrons développer une stratégie nationale pour réduire drastiquement notre dépendance des produits importés. Comment ? En libérant des terres arables, en favorisant les recherches dans le domaine de l’agronomie (les OGM sont un mal nécessaire) et en nous engageant dans une production agricole à grande échelle. Une action globale qui est tout à fait à notre portée. A Madagascar, nous disposons de 13 000 hectares de terre. Alors qu’au Mozambique, nous avons récemment négocié 5 000 hectares de terre dans la province de Manica qui viennent s’ajouter aux 186 000 hectares que nous possédons déjà dans ce pays. Dans le Strategic Options in Crop Diversification and Livestock Sector (2007-2015), le gouvernement mentionne une série de mesures pour nous assurer une certaine autonomie alimentaire. Notre facture d’importation en nourriture est actuellement de Rs 12 milliards par an. Avec la flambée des prix du riz, de la farine et des céréales, se nourrir coûtera dans quelques années très cher au Mauricien. Le plan stratégique énumère les priorités d’ici à 2015 : produire localement 20 millions de litres de lait par an, 1 000 tonnes de viande de bœuf, 90 tonnes de viande de mouton, 45 000 tonnes de poulet, 750 tonnes de viande de cerf, 24 000 tonnes de pomme de terre (pour une autosuffisance à 70 %) et 28 000 tonnes de pomme d’amour. Il est clair que nous devons sortir de cette situation d’un Etat à déficit vivrier qui importe 77 % de ses produits alimentaires. Dans ce contexte, on ne peut que saluer la contribution de Paul Bérenger au débat et son appel à un élan national. Avec la question de sécurité alimentaire vient aussi sur le tapis celle de la sécurité énergétique. Si le monde est confronté aujourd’hui à une pénurie alimentaire, c’est en grande partie en raison de l’urgence de l’Occident à développer une énergie verte. Les Etats-Unis et le Brésil, en particulier, ont investi massivement dans les agrocarburants. Ce faisant, une grande partie de la production de céréales telles que le maïs, le blé, le sorgho et l’orge sont passées de la bouche de 2 milliards des gens les plus pauvres de la planète pour faire rouler 800 millions de véhicules comme l’a fait ressortir l’économiste américain Lester Brown. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) se montre également très critique sur l’exploitation de cette nouvelle forme d’énergie. Elle révèle ainsi qu’il faudrait convertir 72 % des terres cultivées pour satisfaire 10 % des besoins en combustible pour les véhicules. Le progrès de l’Orient n’est aussi pas sans conséquences. La montée en puissance de la Chine et de l’Inde coûte cher à l’humanité. L’émergence d’une nouvelle classe moyenne au pays du Céleste Empire a entraîné dans son sillage une prise de conscience de la part des Chinois qu’ils doivent investir dans leur alimentation pour une meilleure qualité de vie. Qu’adviendra-t-il si dans ce pays de l,3 milliard d’habitants la consommation nationale augmente ne serait-ce que de 1 % dans un court délai ? Ce scénario, nous devons l’envisager car cela pourrait alors être chacun pour soi. Du reste, à travers son embargo sur le riz et la farine, il faut y voir une démarche de Pékin de constituer des vivres pour sa propre population. S’il est vrai qu’il nous reste l’option du Pakistan pour notre approvisionnement en riz et que la minoterie Les Moulins de la Concorde a sauvé la mise en fournissant 30 000 tonnes de farine, il est tout aussi vrai que sans une politique nationale de sécurité alimentaire, on pourra dans un proche avenir difficilement éviter une catastrophe. Une remise en question est donc plus que jamais urgente. La population mondiale double chaque trente ans. On en avait fait que très peu de cas jusqu’ici. En 2040, la Terre comptera plus de 14 milliards d’âmes. Comment va-t-on nourrir toutes ces bouches ? L’OCDE prévoit qu’en 2030, la production alimentaire augmentera de 50 % avec les changements démographiques qui s’opéreront. Ce sont des données qu’on a trop longtemps occultées. Nous devons sortir de notre léthargie. D’après l’OCDE, la crise alimentaire est partie pour durer une bonne dizaine d’années. L’imminence d’un rationnement en riz, notre aliment de base, a été le premier signal d’alarme. A l’avenir, obtenir son pain quotidien nécessitera un retour à la terre. Que chacun se mette à cultiver son jardin !
Richard Le Bon
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