Vijay Naraidoo, ses ‘short stories’ au chevet de la société mauricienne

Par Pradeep Daby O commentaire
Vijay Naraidoo

Deux livres ont le  mérite de nous rappeler le nombre de conteurs de talent que compte Maurice, lesquels savent utiliser la langue anglaise pour dépeindre les petits travers de notre société. Vijay Naraidoo, ancien instituteur et conseiller au ministère de l’Éducation réussit ce tour de force dans deux ouvrages intitulés 'A Formidable Mother and Other Short Stories' et 'In The Lap Of The Gods and other Short Stories'.

Le seul talent et la maîtrise d’une langue ne suffisent pas pour rendre crédible un récit, encore faut-il lui donner de la substance, comme l’inscrire dans un lieu qui a un nom, un peu à la manière d’une pièce de théâtre classique qui nécessite l’unité de temps, de lieu et d’action. Il ne manque que les dates aux histoires de Vijay Naraidoo, mais cela n’enlève rien à leur saveur tant le talent de l’auteur magnifie ces short stories.

À la lecture de ses deux ouvrages, il ressort clairement que ce dernier a le sens de l’observation, de la précision, ponctuée d’une pointe d’ironie qui sied bien à la psyché de ses personnages, lorsqu’il dépeint certains de leurs traits grotesques. Il réussit à traquer ceux-ci dans leurs moindres détails, comme le portrait qu’il brosse de cette femme qui rentre au pays après avoir vécu comme bonne en Suisse, où elle a pris pour époux un vieux monsieur. Après plus de 25 ans, elle croise celui qui fut son Roméo, et pense l’impressionner en lui mettant plein la vue avec de la brocante de pacotille française…

Le mal de l’être humain

Puis, il y a ce prêtre-diseur de bonne aventure installé dans un petit village qui réussit à embobiner le citoyen lambda jusqu’au haut fonctionnaire. Vijay Naraidoo n’invente rien, il sait que, lorsque l’être humain a besoin d’espérer, il ne recule devant rien, jusqu'à recourir à l’irrationnel. S’il pousse jusqu'à l’absurde le portrait de ce prêtre, c’est pour mieux situer le mal de l’être humain, toujours insatisfait et jaloux de son voisin. Finalement, ce guérisseur ne serait-il pas le miroir de notre société, reflet de ses travers ?

Ce mal, ses travers avec son lot d’escrocs, de grands naïfs, de petits malfrats, il en donne un exemple avec l’histoire de ce jeune instituteur marié à une hôtesse de l’air, dont le salaire est dérisoire aux yeux de ses beaux-parents, car l’autre gendre possède une affaire qui marche. Sans bien immobilier ni fortune personnelle, le jeune homme est contraint de vivre dans une chambre sous le toit de ses beaux-parents. Mais, voilà qu’un jour une occasion se présente à lui pour qu’il puisse enfin quitter cette chambre-prison. Tout concourt, afin qu’il réalise ce projet libérateur, mais comme dans certains récits de Vijay Naraidoo, les surprises sont toujours au rendez-vous.

Réalité mauricienne

Les histoires de Vijay Naraidoo ont cette particularité de s’inscrire dans la réalité mauricienne en ce qu’elle a de plus anecdotique, mais certaines ne sont pas si éloignées des réalités des autres pays, dans leurs rapports avec d’autres pays qui ont eu besoin de la main-d’œuvre étrangère. Il fut un temps, pas très éloigné où la France recourait à la main-d’œuvre polonaise pour ses mines, italienne pour le bâtiment ou encore portugaise pour ses bonnes.

L’Amérique était le Nouveau monde ou l’Eldorado pour les Irlandais qui fuyaient la famine dans leur pays. La Mauricienne qui exerçait comme bonne à Paris et venait en vacances chez elle, couverte de bijoux parisiens de pacotille pour épater sa famille, n’était pas si différente de sa consœur portugaise qui séjournait chez elle, dans un faubourg de Lisbonne. Vijay Naraidoo, en observateur scrupuleux de la société mauricienne, restitue cette réalité en y mettant son grain de sel. Ces récits, même avec une saveur anecdotique, ne perdent nullement de leur pertinence, car l’auteur situe les lieux où ils se passent.

Dans la préface d’un des deux ouvrages, Surendra Bissoondoyal fait observer à juste titre qu’en dépit de notre fierté de proclamer notre « bilinguisme » ou « trilinguisme », notre maîtrise de l’anglais était loin d’être un fait, aucun media ne rendant justice à notre langue officielle. Cette grosse lacune, certains Mauriciens, à l’instar de Vijay Naraidoo ou Jag Ankiah, s’emploient à la combler sans tambours ni trompettes. Avec ses short stories, un genre très connu dans la littérature anglophone, Vijay Naraidoo a sans doute relevé une part du défi.

'In The Lap Of The Gods and Other Short Stories', de Vijay Naraidoo, Yusi Edition, imprimé par Ledikasyon Pu Travayer.

'A Formidable Mother and Other Short Stories', de Vijay Naraidoo, Yusi Edition, couverture d’Alain Ah-Vee, imprimé par T-Printers.