Vijaya Teelock, Associate Professor à l’Université de Maurice : «Beaucoup de stéréotypes entourent l’esclavage»

Par Patrick Hilbert O commentaire
Vijaya Teelock

Vijaya Teelock, historienne attachée à l’Université de Maurice et présidente du comité scientifique de la Route de l’esclavage à l’Unesco, souhaite que la manière dont l’abolition de l’esclavage est commémorée soit dépoussiérée. Elle déplore le manque d’intérêt que portent les décideurs au passé de Maurice.

Ce 1er février, Maurice fête l’abolition de l’esclavage. Est-ce qu’on y accorde suffisamment d’importance ?
Il est primordial d’y accorder de l’attention, mais il faudrait revoir la façon dont nous commémorons cette fête. Depuis que le 1er février est devenu jour férié au début des années 2000, nous sommes tombés dans une routine. C’est devenu un événement protocolaire parmi d’autres figurant sur le calendrier annuel des congés publics. L’esprit même de la commémoration a été oublié. Au départ, elle était censée être une réflexion sur l’esclavage et tout ce qui l’entoure. Je ne sais pas si  on observe la fête avec le même sentiment aujourd’hui. Il faudrait reconceptualiser l’événement. J’ai le sentiment qu’on a finalement oublié les esclaves. C’est la cérémonie du 1er Février qui a pris le dessus, mais l’Histoire, elle, a été oubliée.

Est-ce que vous pensez que cette commémoration est importante pour les gens ? N’est-ce pas devenu un simple congé public ?
Certains savent seulement qu’il s’agit d’un jour férié, sans même en connaître la raison. C’est chagrinant. Cela reflète un peu l’île Maurice d’aujourd’hui. Mais cela n’est pas propre à la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Il en est de même pour les autres fêtes.

Pensez-vous qu’on a oublié l’Histoire ?
Tout à fait. C’est un processus lent et qui a pris des années pour arriver à ce que nous voyons aujourd’hui. Peut-être que c’est parce que la manière dont on nous a enseigné l’Histoire n’est pas intéressante. De manière générale, on ne donne pas assez de valeur à ce que les ancêtres ont fait pour nous et pour le pays. L’Histoire n’est pas associée à ce que nous voyons autour de nous chaque jour. En Inde, en Europe et ailleurs, l’Histoire est partout : les bâtiments, les rues, les lieux publics. Beaucoup de choses sont placées dans un contexte historique. À Maurice, on n’apprécie pas ce que nous avons autour de nous. On veut du neuf, du propre. On présente notre passé de manière très superficielle et romancée. Pour ce qui est de l’esclavage, certains veulent tout bonnement oublier cette époque. On ne fait  même plus les élèves visiter des sites historiques. On préfère les amener à la plage pour pique-niquer. C’est plus fun.

Depuis que le 1er février est devenu jour férié, nous sommes tombés dans une routine.»

La création d’un musée de l’esclavage est à l’agenda depuis plusieurs années, sans que l’idée puisse être concrétisée. La semaine dernière, le diocèse de Port-Louis a mis sous pression le gouvernement car il trouve que cela tarde trop.
Comme l’Église, à l’Université, on fait aussi pression. On a écrit de nombreuses lettres au gouvernement pour lui demander d‘accélérer ce projet. Peut-être que ça bougera un peu. C’est dommage que les décideurs ne traitent pas ce dossier comme une priorité ! Pourtant, c’est important. Nous avons beaucoup de diplômés qui ont étudié l’Histoire, mais qui ne trouvent pas d’emploi par la suite. Ni dans la fonction publique, ni ailleurs. L’État aurait dû recruter des chercheurs pour faire des recherches sur l’Histoire. Plusieurs organismes parapublics, qui traitent de notre patrimoine, n’ont même pas de chercheurs. On préfère y employer des personnes pour s’occuper de l’administration.

On n’a pas non plus une politique de conservation des sites…
Il y a de nombreux sites historiques ayant un fort potentiel, mais ils ne sont pas exploités. Il faut les valoriser, les restaurer. Nous avons de très beaux bâtiments qu’on laisse tomber en décrépitude alors qu’ils ont une forte valeur historique. Au lieu de faire de grands banquets dans des hôtels 5-étoiles, on aurait pu les faire dans un de ces sites en leur redonnant leur lustre d’antan.

Pensez-vous que nous oublions notre Histoire ?
Maurice la connaît de moins en moins. Même à l’école on enseigne très peu cette matière. C’est un gros manquement.

Pour revenir à l’abolition de l’esclavage, faut-il donc  revoir complètement le concept ?
Cela aurait été très bien de réunir tous ceux intéressés par ce domaine. Je pense aux artistes, historiens, chercheurs, mais aussi aux gens vivant dans des endroits d’intérêt historique. Il faut impliquer la population. Elle doit se sentir concernée.

Y a-t-il une certaine gêne par rapport à cette commémoration qui nous empêche de la vivre pleinement ?
Nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas parler de cette époque et préfèrent qu’elle soit oubliée. Certains se sentent visés, d’un côté comme de l’autre. On a peur de notre Histoire. Il ne faut pas. Ou peut-être qu’on ne veut pas froisser les susceptibilités. En fait, tout dépend de comment on présente l’Histoire, car les gens d’aujourd’hui ne sont pas responsables des choses du passé. Tout le monde doit s’unir et oser parler de ce qui est douloureux. De manière plus générale, il nous faut des assises de l’Histoire et de la culture pour faire un état des lieux, discuter et se mettre d’accord sur les méthodes de gestion et de promotion pour les 20 prochaines années. Les esclaves ont tant contribué à la construction de l’île Maurice du 18e et début du 19e siècle. Il faut que ça se sache, car ce n’est pas chic d’oublier leurs efforts et sacrifices.

Y a-t-il encore beaucoup de choses à découvrir sur l’esclavage et son époque ?
Enormément. Dans les archives, il y a des milliers de pages qui dorment. Parmi, il y a des documents d’époque de la police. On ne connaît pas encore la vie de tous les jours de l’esclave à l’île Maurice. Beaucoup de gens ne savent pas qu’il y avait des différences de traitement selon les propriétaires d’esclaves. Puis, pas tous les propriétaires étaient d’origine française. Beaucoup de ceux qui possédaient des esclaves étaient des Malgaches, des Indiens, des gens de couleur. Même le gouvernement en possédait. Environ 3 000 à 4 000 esclaves travaillaient pour le gouvernement et ont construit des routes et des bâtiments qui existent encore. Ils formaient une élite par rapport aux autres. Certains de ceux qui travaillaient pour le gouvernement étaient même payés. Il y avait des esclaves mozambicains, mais aussi malgaches et indiens. Nous avons de nombreuses perceptions qui ne sont pourtant pas vraies. Beaucoup de stéréotypes ne reflètent pas la vérité. 

L’Histoire plus récente, celle de l’Indépendance à nos jours, ne semble pas trop motiver non plus. Peu d’événements entourent les 50 ans de notre Indépendance. Pourquoi ?
C’est vrai. Pour l’heure, il y a très peu d’activités, alors que nous aurions dû y travailler depuis longtemps.