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Assad Bhuglah: la force tranquille d’un grand négociateur

Il faisait partie des hauts fonctionnaires dans l’ombre des négociations internationales commerciales et économiques impliquant Maurice. La semaine dernière, Assad Bhuglah, 63 ans, directeur de la Trade Policy Unit, a pris sa retraite. L’ancien directeur de la Trade Policy Unit, doté d’une véritable subtilité de diplomate, laisse derrière lui un grand vide. Les journalistes sont les premiers à regretter son départ, car il était connu pour sa proximité avec eux lorsqu’il fallait rendre profane un texte trop technique. Assad Bhuglah, comme il le dit lui-même, a toujours été animé par le sens du partage. Cette qualité, rarissime chez un grand commis de l’état, il faut sans doute la chercher dans son village natal, Triolet, où il est né au sein d’une fratrie de dix enfants.
« Ma famille vivait aux côtés de toutes les communautés. On cultivait le tabac et, lorsqu’il fallait travailler les feuilles, tout le monde s’y mettait, les parents et les dix enfants », explique notre interlocuteur. Son maître Ismaël, que tout le monde surnommait ‘Bhai Gafoor’, qui a été tour à tour banian de poisson, mercier et chauffeur, était connu pour remplir les paperasseries administratives de ses voisins.
[blockquote]« C’est quand même notre pays qui a trouvé le terme ‘Petites économies’, adopté à la Conférence des ministres à Doha. »[/blockquote]
« Il avait passé l’examen de sixième. Cela valait son pesant d’or à l’époque mais il a été rattrapé par le service militaire durant la Seconde Guerre mondiale. Sinon, il serait devenu fonctionnaire. » Qu’à cela ne tienne. La famille, modeste, se sacrifie pour ses enfants. Après sa scolarité à Triolet, le jeune Assad s’inscrit au collège Islamic, à Port-Louis, où il obtient son Higher School Certificate. Mais faute de moyens, il ne pourra partir ni en Angleterre ni au Canada, sa mère craignant qu’il ne parte pour de bon. Il mettra donc le cap sur le Pakistan grâce à une bourse pour l’économie, les relations internationales et la sociologie. En 1981, il rentre à Maurice avec une licence en économie et intègre le ministère du Commerce comme Price Officer.

Pas le bon profil

Dès lors commence pour une lui une série d’affectations, jusqu’à la mise sur pied de la Foreign Trade Division, qui va lui permettre de se spécialiser en négociations commerciales après un stage en Suisse. à cette époque se déroule l’Uruguay Round, où Maurice brille par son absence, par manque de capacités pour défendre les questions qui concernaient le pays. « C’est durant cette rencontre au sommet qu’on a commencé à envisager de remettre en question un certain nombre de conventions et préférences dont certaines concernaient Maurice, comme la Convention de Lomé. L’absence de notre pays nous a été préjudiciable mais depuis, on s’est rattrapé », indique Assad Bhuglah. En 1996, une équipe de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) arrive à Maurice pour aider à la mise sur pied d’un service spécialisé en formation de négociations. Ce sera l’acte de naissance de la Trade Policy Unit. « En fait, j’aurais dû être nommé à la direction de ce département mais on m’a fait comprendre que je n’avais le bon profil. Je n’ai jamais su ce qu’était ce ‘right profile’ », confie Assad Bhuglah en souriant. Pourtant, précise-t-il, « j’assumais toutes les principales responsabilités au sein de ce département, sans toutefois le titre et le salaire qui vont avec. J’ai relevé ce défi alors que j’étais en présence d’offres, dont une de la World Trade Organisation qui m’aurait conduit dans un bureau à Londres. » Notre interlocuteur fera, toutefois, contre mauvaise fortune bon cœur.

Jeu d’échecs

De 1996 à 2000, il est impliqué en première ligne dans la mise sur pied de la SADC. « Les discussions étaient ardues car il s’agissait de mettre sur pied des protocoles pouvant satisfaire tous les pays qui allaient devenir membres de la SADC. » En 2003, il est titularisé au poste de directeur de la Trade Policy Unit. S’il tient enfin ce titre, c’est aussi pour s’investir davantage dans des négociations de grande importance pour que Maurice soit présent aux grands-messes internationales sur le commerce. « Ce qu’on voit souvent à la télé, notamment les signatures de protocole, ne révèle pas ce qui s’est passé dans les coulisses de ces conférences », explique-t-il. « Les chefs des délégations sont présents pour la télé mais avant, il y a un véritable travail de négociations dans les coulisses. Cela ressemble à un jeu d’échecs, où il faut savoir reculer et patienter. Il faut surtout trouver la personne idéale à ce moment-là, pas celle qui peut parfois bluffer », ajoute Assad Bhuglah. Si on ne trouve pas cette personne, poursuit-il, on cherche une troisième source. « Il ne faut surtout pas donner l’impression à l’autre partie qu’elle a perdu sur toute la ligne, il faut se garder de jubiler. Si cela arrive, la partie adverse peut avoir des problèmes avec son gouvernement à son retour. C’est pour cela qu’il faut qu’on inspire confiance et être crédible. En définitive, c’est une ‘win-win situation’». Tire-t-il une fierté de ses missions accomplies au service de la nation, et aussi pour avoir servi différents ministres après chaque alternance de gouvernement ? « Il y a certes une fierté d’avoir fait du bon travail, acquiesce-t-il, mais au bout du compte, on se satisfait d’avoir promu la cause de l’île Maurice. Car c’est quand même notre pays qui a trouvé le terme ‘Petites économies’, adopté à la Conférence des ministres à Doha », se réjouit Assad Bhuglah.
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