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Chagos : Relations Maurice/États-Unis : L’escalade

Selon le Premier ministre, les Américains ont menacé de couler tout bateau que l’État mauricien pourrait affréter pour une visite officielle des Chagos. L’ambassadeur des États-Unis nie. Des déclarations qui surprennent d’anciens diplomates qui parlent d’escalade.

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Les Américains ont menacé de faire couler le bateau que le gouvernement mauricien avait l’intention d’envoyer aux Chagos, avec les représentants de l’État à bord. Affirmation tonitruante faite par le Premier ministre, Pravind Jugnauth, mercredi 4 novembre lors d’une fonction. Le lendemain, l’ambassadeur des États-Unis à Maurice, David Reimer, nie catégoriquement sur les ondes de Radio Plus. Il parle de 
« mauvaise interprétation » et assure que les relations entre les deux pays demeurent bonnes. Que doit-on comprendre de tout cela ? Le Défi Plus a interrogé les deux anciens diplomates, Vijay Makhan et Milan Meetarbhan, à ce sujet.

Dans quel contexte surviennent ces menaces ?
Sur les circonstances selon lesquelles ces menaces ont été proférées, on ne sait rien. Le Premier ministre n’en a pas dit plus. Par contre, il faut replacer cela dans le sillage du cas gagné par Maurice devant la Cour internationale de justice qui estime que les Chagos font partie de son territoire et que les Britanniques l’occupent illégalement. L’Assemblée générale des Nations unies a voté une résolution, en début d’année, pour que les Britanniques restituent l’archipel à Maurice dans les plus brefs délais. Plus récemment, la question a également été évoquée devant le Tribunal international du Droit de la mer dans un litige opposant Maurice aux Maldives sur les limites de leur territoire maritime. Maurice devrait également contester la présence des Britanniques sur la Commission thonnière de l’océan Indien, présence qu’elle doit au British Indian Ocean Territory (BIOT), nom donné à l’archipel des Chagos. Maurice ne reconnaît le BIOT. C’est dans ce contexte que viennent les dernières révélations du PM.

« C’est difficile de se faire une opinion précise, vu qu’on n’a pas entendu la teneur de la conversation, explique Vijay Makhan, est-ce une question d’interprétation ? En tout cas, il doit bien y avoir des choses qui ont été dites directement pour provoquer une telle réaction du Premier ministre. » On comprend donc qu’il doit bien y avoir une cause derrière cette violente sortie de Pravind Jugnauth.

Si les Américains n’ont d’autres options que de démentir, selon lui, il est difficile d’imaginer que le Premier ministre ait inventé cette histoire de toutes pièces, surtout lorsqu’il s’agit de relations avec un pays ami. « C’est vrai que désormais les Américains sont clairement dans le camp des Britanniques, alors qu’auparavant ils disaient que Maurice et la Grande Bretagne devaient résoudre la question des Chagos entre eux. »

Pour Milan Meetarbhan, il ne faut pas prendre l’accusation de Pravind Jugnauth en isolation. « La déclaration de Pravind Jugnauth est très sérieuse, explique-t-il, mais il faut la voir dans le contexte où il a aussi accusé la Grande-Bretagne de crime contre l’humanité. Ce sont deux accusations très graves proférées contre deux membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. »

L’accusation contre les Américains serait la plus grave : un crime contre l’humanité, cela se discute sur le plan légal, alors qu’une menace de faire couler un bateau avec des dirigeants d’un pays à bord, c’est du concret. « Où cela va-t-il nous mener ? Dans les litiges de ce genre, il y a la voie diplomatique et ce que les Anglais appellent la Megaphone Diplomacy, avec les allégations, les attaques publiques… »

Ces accusations doivent-elles surprendre ?
« En lisant comme tout le monde ce que le Premier ministre a dit, ma première réaction a été la surprise », admet Vijay Makhan. Pas par l’accusation de menace en elle-même, mais bien par le fait que le Premier ministre ait choisi de l’étaler sur la place publique.

Ceci dit, il rappelle que ce n’est pas la première fois que la partie américaine menace Maurice par rapport aux Chagos. « Il y a eu cette note verbale conjointe des Britanniques et des Américains avec des menaces à peines voilées. » 

La note à laquelle il se réfère remonte à juin 2016, quand les deux États avaient averti Maurice que le fait d’avoir recours à la Cour internationale de justice sur le dossier Chagos causerait des dommages durables aux relations bilatérales avec eux. « Je ne vais pas m’aventurer davantage, mais il y a déjà eu des menaces avec des conséquences bien graves pour Maurice. »

« L’ambassadeur américain a dit que les deux pays ont des relations autrement correctes, explique Milan Meetarbhan, est-ce quelque chose de courant entre deux pays qui ont des relations correctes ? C’est rare.» Ce genre de déclarations serait plus approprié, selon lui, entre pays qui entretiennent de mauvaises relations. Tout cela est donc surprenant quand les parties concernées affirment être en bons termes.

De telles menaces sont-elles fréquentes en diplomatie ?
« Cela arrive, mais à de très hauts niveaux, confirme Vijay Makhan, par exemple avec la Turquie et Macron, il y a eu des propos virulents. L’Iran et les États-Unis aussi. » Mais dans le cas de Maurice, il s’agit d’une déclaration du PM dans une fonction, avec peu d’informations sur les circonstances selon lesquelles ces menaces ont été proférées. « Malheureusement, la communication est très faible sur le sujet. Est-ce que tout cela découle d’une démarche de communication de la part des États-Unis et de la Grande Bretagne ? On ne sait pas… »

Quelles vont être les conséquences ?
Vijay Makhan se montre sceptique quant à la possibilité de représailles des États-Unis. « Aujourd’hui, tout ce qui se fait est connu, explique-t-il, je ne crois pas qu’il y aura des actions punitives des États-Unis. Cela les mettrait dans une mauvaise posture face à un pays qui revendique son territoire selon les principes de droit internationaux. »

Toutefois, on ne peut exclure ce qu’il appelle « quelques tracasseries administratives ».

Il n’est pas impossible, selon lui, que le mouvement de Mauriciens vers les États-Unis soient restreints, surtout en pleine pandémie. 

« Vous pouvez vous retrouver sur des listes non enviables alors que les autres pays de la région peuvent continuer à voyager. » L’obtention de visa peut également devenir plus compliquée.

Déjà, il juge étonnante l’inclusion de Maurice sur la liste de pays de catégorie 3 du département d’État, avertissant les Américains contre un voyage à Maurice, alors que l’île est Covid-free depuis des mois. 
« Mais ce n’est pas forcément une décision politique », tempère-t-il.

S’il précise qu’il n’est pas acquis que ces scénarii vont être confirmés, il estime que c’est maintenant à la diplomatie mauricienne de se mettre au travail. « Si chacun se retranche dans son coin, rien n’avancera. Il est important de poursuivre le dialogue. »

Milan Meetarbhan s’attarde surtout sur ce que fera le gouvernement mauricien par la suite. « Je crois qu’il est logique, quand un gouvernement a fait des allégations aussi sérieuses, qu’il ne s’arrête pas là. Il faut qu’il soit logique envers lui-même. » Il est difficile, toutefois, de prévoir ce que pourrait faire le gouvernement pour passer à la prochaine étape, selon le légiste.

Qu’en est-il de la réaction des États-Unis, dans un contexte où les négociations de l’après-AGOA ne devraient pas tarder démarrer ? « Nous avons eu ce débat dans le passé à plusieurs reprises et les gouvernements successifs ont pris position en estimant que la souveraineté était une affaire de dignité nationale. » Il estime qu’il ne faut pas s’attendre à des concessions sur la dignité nationale de la part du gouvernement en fonction des conséquences possibles. « Maintenant, avec ce que j’appelle une escalade, avec ce type d’allégations, les débats du passé sont-ils encore valables ? »

 

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