Interview

Rajen Narsinghen, de la faculté de droit de l’UoM : «On est déjà une nation, mais...»

Rajen Narsinghen Rajen Narsinghen.

Pour Rajen Narsinghen, c’est un fait : nous sommes déjà une nation et éprouvons le désir de vivre ensemble. Il ne faut, cependant, pas exacerber ce sentiment d’appartenance, au risque de tomber dans l’extrémisme.

50 ans d’indépendance, c’est beaucoup, mais en même temps, ce n’est rien...
En matière de progrès, il faut souligner l’apport de l’éducation et la santé gratuite. Cela nous a permis de nous démarquer du reste de l’Afrique. Les concepts d’import-substitution et d’export strategy, avec le dosage approprié, sont des succès indéniables. La diversification économique, avec une stratégie pour développer les secteurs financiers et les Tic, doit être soulignée.

Il aura aussi fallu l’émancipation de la femme, qui a grandement contribué à notre succès relatif, surtout à l’industrialisation. La discipline et la rigueur des travailleurs mauriciens y ont aussi contribué, avec le concours de certains entrepreneurs innovants et dynamiques, et malgré la présence de certains capitalistes vampiriques et exploiteurs.

Le paradoxe, c’est que malgré le succès relatif de la politique éducative, le mis-match entre les diplômes et le marché de l’emploi perdure. On accorde une importance démesurée aux cursus académiques et on a des préjugés à l’égard des métiers, de l’apprentissage, des filières techniques et de l’art en général. On doit apprendre de la Suisse et des pays scandinaves.

On a aussi eu nos faiblesses...
Il nous faut aussi faire notre mea culpa concernant l’échec de la démocratisation de l’économie. La situation s’est aggravée ces trois dernières années. Le problème de la redistribution de la richesse est une autre bombe à retardement qui risque de déstabiliser notre société.

Sommes-nous une nation ?
Maurice est un État indépendant, comme le proclame l’article 1 de la Constitution. La nation est une conception subjective de l’État. À titre d’exemples, le territoire, la population ou encore la souveraineté et le gouvernement. Ce concept de nation s’articule autour d’une histoire commune, la volonté de vivre ensemble, le partage des valeurs, un patrimoine linguistique... Poussé à son apogée par des gens comme Hitler, en mettant l’accent sur l’ethnicité, la couleur ou la religion, il débouche sur le nationalisme et le racisme.

Or, si nous faisons abstraction de l’ethnicité, du patrimoine linguistique et de la diversité religieuse, nous avons une histoire commune, un riche héritage culturel et religieux, et des langues, le kreol, l’anglais et le français, qui nous unissent. Donc, dépendant de la définition, nous sommes déjà une nation. Embryonnaire ou au stade de l’enfance, cela se discute. Mais le nier, c’est se montrer trop rigide. Donc, dans un contexte pluriculturel, il faut redéfinir le concept de nation.

Ce qui a cloché ?
Notre système éducatif encourage une course sans fin vers le matérialisme et l’égoïsme. Il y a un manque de civisme et une absence du concept de citoyenneté. Une strong public opinion fait défaut. Une culture de ‘lèche-bottes’ s’est installée. De même qu’un libéralisme sans filets protecteurs. Il y a aussi l’échec dans le combat contre la drogue. La prolifération des stupéfiants laisse les gens sceptiques pour un petit pays comme Maurice.

Qu’en est-il de la Constitution ?
La Constitution est un chef-d’œuvre qui nous a principalement aidé à préserver l’unité nationale. Ce, grâce au travail formidable du professeur De Smith et à la vision des Seewoosagur Ramgoolam, Bissoondoyal et autres Seeneevassen.

Certains pensent que la Constitution contient essentiellement des principes du droit constitutionnel anglais. Or, tel n’est pas le cas. Nous avons hérité du export model of the Westminster, avec des dispositions originales et innovantes, tels que les pouvoirs du Directeur des poursuites publiques (Article 72 de la Constitution), d’un commissaire de police relativement indépendant (Art. 71 de la Constitution) et d’une Judicial and Legal Service Commission qui garantit l’indépendance du judiciaire. Les principes fondamentaux, tels que la séparation des pouvoirs, la rule of law, le principe de démocratie et la souveraineté sont bien présents. Il faut les préserver.

Une limitation des mandats des députés est souhaitable. Il faut également revoir le fonctionnement de la Public Service Commission (PSC) et de la Local Government Service Commission (LGSC) pour garantir leur indépendance. D’ailleurs, la faculté de droit de l’université de Maurice (UoM) organise une conférence constitutionnelle sur les réformes avec le concours de professeurs étrangers de Paris Nanterre, de Potsdam, de La Réunion, du Canada et de l’Angleterre. Y participeront également des légistes et des chefs juges de certains pays et de notre Senior Puisne Judge.

Votre regard sur les jeunes ?
Moi, j’ai confiance en eux. La majorité est intelligente, dynamique. C’est le système d’éducation et la mauvaise politique sociale qui fabriquent des marginaux et des brebis galeuses. Ils constituent un frein à la créativité et à l’innovation. Il faut changer de politique éducative au plus vite. Il faut responsabiliser les parents.

Une formation sur la discipline, la citoyenneté, les valeurs morales et éthiques devrait être obligatoire tout au long du cursus scolaire et un stage bloqué de six mois à partir de 18 ans devrait aussi être obligatoire. On adapterait le modèle de formation paramilitaire pour se concentrer sur les valeurs morales, sportives et disciplinaires, sur la communication et sur le respect de l’environnement.

Le dernier sondage de Straconsult révèle une perte de confiance dans nos institutions. Quelle est votre analyse ?
Il y a, d’une part, l’institution et, de l’autre, la qualité des hommes. Prenons la Public Service Commission (PSC).Son mode de nomination est dépassé. C’est le président de la République qui en nomme les membres. La PSC aurait dû fonctionner comme la Judicial and Legal Service Commission, qui est relativement plus indépendante et transparente.

Le recrutement au niveau des corps paraétatiques est pire. La nomination politique en elle-même n’est pas si mauvaise, avec un mixte de merit system et de spoils system (nominés politiques, NDLR).

La corruption, selon le dernier sondage, gagne du terrain. Cela vous étonne-t-il ?
Malgré la mise en place de l’Independent Commission against Corruption (Icac), la corruption gagne du terrain. Il est impératif de revoir le système du public procurement et d’amender les lois. Il faut plus de transparence, une unité spécialisée et plus de gens formés en forensic auditing. La Mauritius Revenue Authority (MRA) et la commission anticorruption ne donnent pas les résultats escomptés.

Les peines et autres sanctions pour délits de corruption devraient être augmentées. Il faut aussi mettre sur pied une police des polices, car l’actuelle Police Complaints Commission est une farce. Tous les grands contrats publics, tels que ceux pour le Metro Express, les routes et les grands bâtiments, doivent être passés à la loupe par une commission de surveillance. Celle-ci devrait avoir, à sa tête, un juge intègre et perçu comme tel, nommé par la Judicial and legal Service Commission, et non par le Premier ministre ou le président de la République.

L’Asset Declaration Act est une farce. Certains politiciens placent leur patrimoine aux noms de leurs amis, cousins et autres proches. Il faut revoir tout le système d’audit trail. L’Icac et la MRA doivent éviter le ciblage dans la traque des corrompus. C’est la perception actuelle chez beaucoup de Mauriciens, comme révélé par le sondage de Straconsult.