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[Blog] Vivre ensemble, vivre à côté

Le conflit israélo-palestinien, l’incident de la Citadelle et la commémoration de l’arrivée des travailleurs engagés. Ces trois sujets ont un point commun. Ils nous rappellent une épreuve vitale de notre existence, particulièrement difficile à une époque où nos valeurs universelles sont menacées. Il s’agit du défi de vivre ensemble, à ne pas confondre avec le fait de vivre à côté les uns des autres.

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Mem bato

Commençons par les travailleurs engagés, presqu’un demi-million de nos ancêtres escaladant les 16 marches de l’Apravasi Ghat depuis 1834, la plupart pour ne jamais retourner au pays natal. Ils rejoignaient ainsi ceux qui étaient venus d’Europe, d’Afrique ou de Chine comme d’autres immigrés d’Inde ou d’ailleurs qui les avaient précédés pour faire ce qui deviendra notre pays. Ces frères (et sœurs) « jahazi », voyageant côte à côte dans la cale du même navire, côtoieront une multitude de gens de différentes origines, couleurs, cultures, traditions et religions sur un « mem bato » qu’est cette terre portant un étrange nom hollandais, Mauritius.

Le vivre-ensemble mauricien, qui débute même bien avant l’arrivée des « coolies », a-t-il été un succès ? Dieu merci, oui ! Certes, il y a eu des moments de rupture au fil des siècles de notre histoire commune, mais soyons reconnaissants et reconnaissons que dans l’ensemble notre coexistence a amplement réussi jusqu’ici.  Il n’y a qu’à voir ailleurs, au Nord comme au Sud, hier comme aujourd’hui, pour réaliser que nous sommes un miracle, non pas économique, mais sociétal, dans un milieu naturel qui est paradisiaque à son origine. Trêve d’autocongratulations et constatons aussi que rien n’est éternel en ce monde. Les « fault-lines » existent bel et bien, comme nous le prouvent de temps à autre certains incidents.

Citadelle

Le dernier en date, celui du Citadelle, a provoqué sur le vif des réactions à chaud que nous arrivons aujourd’hui à relativiser et, surtout, à placer dans un contexte que nous devons faire l’effort de ne pas trop dépasser. La condamnation de l’incident lui-même a été, et demeure unanime. N’est-ce pas là un signe fort que la population envoie, non seulement aux auteurs de ces actes, mais aussi au monde entier ? Dérapages il y a eu, certes, mais ne doit-on pas remercier Dieu, car il n’y a pas eu plus grave. Certains diront que la police mérite aussi notre gratitude, d’autres non. Y-a-t-il eu une instrumentalisation politicienne, du pouvoir et/ou de l’opposition, de l’incident ?  Aurait-on pu l’éviter ? Qu’importe, l’essentiel est que la quasi-totalité de la population a fait preuve de maturité, d’un attachement à son vivre-ensemble. Pour le reste, il faut laisser la justice faire son devoir sans aucun délai, sans aucun parti pris.

Nous sortirons grandis de cet incident si nous nous montrons plus vigilants vis-à-vis de trois types de dérapages. D’abord, il y a les rumeurs et autres provocations véhiculées surtout par les réseaux sociaux, y compris WhatsApp, qui peuvent influencer ceux qui n’ont aucun esprit critique.

Ensuite, il y a un risque d’amalgame qui fait que pour  certains  « musique+concert+tapage+lgbt+juif+sionisme+massacre+génocide » semble comme si exiger de leur part une réaction. Faute de savoir comment y répondre, collectivement notamment, ils peuvent tomber soit dans des réflexes instinctives ou se laisser manipuler faute d’un raisonnable discernement. Ce n’est qu’après qu’ils réfléchissent aux sérieuses conséquences de leurs gestes, à commencer la souffrance qu’ils font subir à leurs proches.

Vivre à côté

Le troisième type de dérapage est subtil, pernicieux même.  Tout comme certains individus, sous influence ou non, ont la sensation de défendre Gaza en prenant d’assaut la Citadelle, d’autres font l’amalgame entre celle-ci et un kibboutz où se déroule un Rave Party, le Bataclan, haut-lieu symbolique de la culture occidental ou même le temple commercial et financier du World Trade Center de triste mémoire. Très vite, surfant sur le choc de l’incident au Citadelle et les attaques du Hamas deux semaines plus tôt, le spectre du terrorisme   est aussitôt évoqué, voire médiatisé et transporté dans le cadre local sans aucune réserve. Ce qui est dangereux, c'est que les auteurs de cette amalgame-là ne sont nullement des imbéciles qui peuvent être utilisés par des provocateurs. Ce sont des personnes dites « éduquées », y compris des personnalités lues, entendues, écoutées et suivies qui peuvent impacter sur notre vivre-ensemble, sinon le déranger par leurs prises de position.

Nous vivons trop à côté les uns des autres, même lorsque nous paraissons être ensemble. Par exemple, cet article sera envoyé à plusieurs titres de presse, mais quelques-uns ne le publieront pas, peut-être parce que l’approche leur semble être « à côté ». Et ils finissent par faire ce qu’ils accusent les autres de faire : « importer » non seulement les problèmes d’ailleurs, mais aussi les analyses d’un autre contexte, par exemple la situation franco-française. Et que dire du rôle de la MBC qui pense, peut-être, que nous sommes protégés si elle ne reprend pas les problèmes d’ailleurs comme le conflit israélo-palestinien ?   Et là où ce présent article est publié, ici donc, le lectorat se limite, probablement, à une section de la population seulement. Espérons ce ne soit pas le cas. Sinon, les fractures se dessinent et persistent sans qu’il y ait un début de dialogue, une ouverture vers d’autres perspectives.

Comme également notre vivons physiquement trop à côté les uns des autres, pas vraiment ensemble. Chacun dans son quartier, entre les siens uniquement, peut-être même isolé, dans son ghetto qui peut être non seulement culturel en dépit du pluralisme de notre pays, mais aussi virtuel avec l’internet qui domine. Le respect des différences, des identités et des intimités comme la pertinence du respect de chaque individu   signifient bien que le vivre-ensemble peut avoir ses limites propres et ne ramène pas à une promiscuité qui élimine toute diversité. Mais le vivre-à-côté va trop loin aujourd’hui.

Comparons l’incident de la Citadelle en 2023 aux crimes crapuleux attribués à Pic Pac et consorts en ce même lieu 72 ans plus tôt pour comprendre qu’à l’époque il y avait davantage de vivre-ensemble, moins de vivre-à-côté. Les victimes étaient d’une communauté, les accusés finalement jugés coupables et pendus d’une autre et le témoin d’une troisième. Tout le pays fut uni par la douleur et l’indignation. C’était bien avant les « bagarres raciales », moins de vingt ans plus tard. À partir de là, la Plaine-Verte, entre autres lieux, ne sera plus la même.

Le choix de vivre à côté, des fois très à côté de tout, virtuellement comme réellement, devient plus facile avec l’individualisme qui se propage parmi nous alors les valeurs universelles s’effritent.

Le 2 novembre marque l’arrivée des travailleurs engagés qui ont largement su vivre-ensemble avec les autres, tout en demeurant à côté, respectueusement et respectablement, lorsque cela s’impose au nom de leurs spécificités.  Mais le 2 novembre, c’est aussi la date de la déclaration Balfour, la source du problème israélo-palestinien.

Or, avant cela, dans une très grande mesure, le vivre-ensemble entre juifs, musulmans et chrétiens, y compris et surtout à Jérusalem, se passait harmonieusement. Même après dans une bonne mesure avant 1948.  La réalité d’aujourd’hui, c’est un impossible vivre-ensemble, non à cause d’un génocide à Gaza, mais bien parce que le monde entier a fermé les yeux depuis tant de tentatives, hélas fructueuses, de faire les gens y vivre à côté les uns des autres. De l’apartheid et les colonies dans les territoires occupés à l’expulsion des natifs de leurs terres et l’exode, en passant par la violation des lieux saints, sans mentionner la prison à ciel ouvert de Gaza, tout cela a trop duré.

 

 

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