Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes : pour une société moins hypocrite

Par Melanie Duval O commentaire

Victime de discrimination, de violence physique ou morale, de harcèlement... De par sa vulnérabilité physique, la femme est souvent considérée comme un être inférieur à l’homme. En 2017, les politiques, les ONGs et les femmes elles-mêmes militent toujours pour un changement de mentalité. N’est-il pas temps de passer à un niveau supérieur quand on parle de lutte contre la violence envers la femme ?

«Aujourd’hui, la violence à l’égard des femmes et des filles constitue l’une des violations des Droits de l’homme les plus répandues, les plus persistantes et les plus dévastatrices dans le monde. » Ce constat des Nations Unies, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, met le doigt sur un aspect pendant longtemps ignoré ou négligé au sein de notre société : les droits fondamentaux de l’être humain... Ceux qu’on bafoue aussi banalement quand on ose gifler une femme, l’insulter ou la priver de ses besoins les plus basiques...

Les Nations Unies définissent la violence à l’égard des femmes comme « tous les actes de violence dirigés contre le sexe féminin et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée. »

Oui, la violence à l’égard des femmes peut aussi avoir lieu sur la voie publique. Au vu et au su de tous. Contrairement aux idées reçues, la violence contre la femme ne se produit pas uniquement dans un foyer, entre quatre murs. Il y a celles qui se font harceler dans la rue (street harassment) et d’autres dans les transports en commun. Il y a aussi le cyber-harcèlement. « Ce sont des formes de violence à l’égard des femmes tout aussi graves, avec les mêmes conséquences que la violence physique », explique la journaliste Anne-Lise Mestry. Avec deux autres femmes, elle a créé la page Facebook Shame Them. C’est une plateforme qui permet à quiconque ayant été victime de violence, quelle qu’elle soit, à venir s’exprimer.

Tabou

« À travers cette page créée en deux heures, nous avons voulu donner une voix à ceux qui n’en avaient pas. Nous avons décidé de le faire après les récents cas d’agression ou de harcèlement survenus un peu partout dans le monde. On s’est dit que chez nous, il devait avoir des femmes qui ont aussi des choses à raconter, qui sont encore taboues dans notre société », explique-t-elle.

Selon Anne-Lise Mestry, la situation de la femme a certes évolué grâce aux différents mouvements pour faire avancer les conditions de la femme. Toutefois, dans le fond, il y a encore un long chemin à parcourir pour que la femme soit perçue comme l’égale de l’homme. « On se dit égale de l’homme, mais ce n’est juste qu’une perception car la discrimination envers la femme est plus subtile aujourd’hui. Sur le plan des conséquences économiques, social et familial, cela n’a pas beaucoup évolué. Par exemple, nous avons une femme présidente de la République, une vice-Premier ministre pour montrer qu’on progresse, mais honnêtement elles n’ont que des fonctions protocolaires.»

Dans un récent discours, le Premier ministre Pravind Jugnauth a fait un vibrant appel aux femmes. Celui de dire non à toute forme de violence dont elles sont victimes mais surtout de les dénoncer. Cependant beaucoup de femmes hésitent encore à «balancer leur porc». Pour Anne-Lise Mestry, il existe plusieurs raisons à ce mutisme. « Il y a la famille avant tout. On ne veut pas les embarrasser. Des menaces de l’agresseur pour fermer sa bouche, sujet tabou. Autant de raisons qui enferment la victime dans un silence. Souvent, ces victimes ne réalisent pas que ce sont les abuseurs qui doivent avoir honte et pas elles. Nous vivons encore dans une société arriérée. On croit toujours qu’on a le droit de siffler une fille dans la rue. Tout cela peut avoir de graves conséquences sur le moral de la femme.»

Société patriarcale

Maurice victime d’une culture patriarcale… Constat de Surendr Nowbuth, sociologue. Il souhaite qu’une étude sérieuse soit réalisée pour faire le point sur ce problème.

« Dans une société patriarcale, on prend la femme comme étant inférieure à l’homme. On se permet de lui dire des choses qu’on ne dirait pas aux hommes et de la traiter différemment. On peut voir cet abus, ce manque de respect envers la femme à tous les niveaux ».

Le sociologue explique aussi que quand on parle de violence il ne s’agit pas seulement de violence physique. «La violence envers la femme prend d’autres formes. Il y a la violence psychologique. Le silence verbal quand on l’insulte et la violence économique quand on la prive d’une indépendance financière.»

La femme doit-elle s’armer pour se protéger ? Non, répond Shiva Coothen de la cellule de communication de la police. Il explique qu’il y a d’autres moyens pour que la femme puisse se défendre.

« La société mauricienne n’est pas encore prête à autoriser les armes comme les bombes lacrymogènes ou les Tasers pour les femmes. L’arme que nous avons, la plus redoutable, c’est l’éducation. Il y a un manque de sensibilisation au sein de la société et c’est ce qui rend la femme plus vulnérable. J’invite les femmes à suivre des formations en Self-Defense. ça peut sauver une vie.»

Le 25 novembre, beaucoup de chefs d’État à travers le monde ont exprimé leur souhait concernant l’éradication de la violence à l’égard des femmes. Outre la sensibilisation, les politiques doivent se pencher sur des actions législatives pour éliminer les fléaux qui gangrènent notre société.


16 jours d’action contre la violence faite aux femmes

« Leave No One Behind-End Violence against Women and Girls.» C’est le thème choisi par SOS Femmes et Chrysalide pour une campagne de 16 jours d’actions. Dans le cadre de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre, SOS Femmes, en collaboration avec Chrysalide de Bambous, organisent une campagne de sensibilisation pour commémorer les 16 jours d’action contre la violence faite aux femmes.

Pour Ambal Jeanne, la directrice de SOS Femmes, chaque citoyen a une responsabilité afin de venir en aide aux femmes victimes. « On peut tous agir au lieu d’attendre qu’il y ait mort de femmes ! » Les deux ONGs lancent une campagne de sensibilisation à partir du 25 novembre. Il y aura une série de 16 slogans contre la violence envers les femmes. Une table-ronde est aussi à l’agenda. Le but de cet atelier de travail est de faire un constat et de proposer des solutions sur le thème de la violence domestique avec les résidentes et ex-résidentes des deux associations. Le 9 décembre, place à une rencontre et des témoignages des survivantes de la violence domestique avec les résidents (OU résidentes) des deux associations.

Témoignages

Ces victimes de tous les jours

Aurélie a pendant longtemps été victime de violence psychologique... Son bourreau n’est nul autre que son mari. Une forme de violence qui l’affaiblissait moralement. Le jour où elle prend les devants pour lutter contre ce que lui fait subir son époux, les coups commencent à pleuvoir.

« Il me traitait comme une moins que rien. Je n’avais pas le droit de lui poser des questions quand il sortait. Il me disait que je devais lui donner son espace. Quand j’ai eu mon deuxième enfant, j’ai voulu arrêter de travailler car il gagne bien sa vie et aurait pu subvenir à nos besoins sans problème. Il a refusé car pour lui, c’était une aubaine de pouvoir faire ce qui lui plaisait quand je n’étais pas là. Lorsque j’ai donné ma démission, la situation a empiré. J’ai fini par divorcer. »

Prity ne savait pas quelle était victime de violence de la part de son époux jusqu’au jour où elle rejoint une association militant pour les droits de la femme. «Je ne savais pas que j’étais victime de violence économique. Je travaille comme bonne à tout faire et je ne gagne pas beaucoup mais je dois donner mon salaire à mon époux. C’est lui qui gère mon argent alors que j’aurais aimé en jouir un peu…» 

Prity admet toutefois qu’elle n’a pas encore trouvé le courage de dire non à son mari. « Je ne sais pas comment je vais lui dire que ne supporte plus cela. Cela fait sept ans que je lui verse tout mon salaire. Avec l’association, j’ai une certaine ouverture d’esprit maintenant. Je compte le lui dire bientôt.»

On peut très bien banaliser le harcèlement dans les transports en commun mais cela reste quand même une forme de violence. Elle est peut être la plus répandue. Des mains baladeuses dans un autobus, beaucoup de femmes en ont fait l’expérience. Caroline, 28 ans, somnole dans le bus lors d’un trajet Flacq/Port-Louis. Arrivée à Terre-Rouge, elle sent une main sur sa jambe. Elle se réveille en sursaut. « J’ai vu un homme qui me fixait en se masturbant. Tétanisée, je n’ai pas crié, j’ai simplement changé de place. Maintenant que j’y pense, j’aurai dû porter plainte à la police ou hurler dans le bus. En fait, j’ai eu honte…»

Questions à Virginie Bissessur, psychologue : «La situation est catastrophique»

Vous avez beaucoup étudié les cas de harcèlement et de violence sexuels. Quelle est votre analyse ?
La situation est catastrophique. C’est un mal rampant de notre société et dans le monde entier. Les chiffres de l’OMS sont édifiants. Une fille sur cinq est victime d’abus sexuel avant l’âge de 11 ans. Donc 20 % de la population féminine mondiale sont touchés par ce phénomène. Un garçon sur 10 subit la même chose. Je pense sincèrement que ce n’est que le sommet de l’iceberg.

Quand une femme est victime de harcèlement, elle se sent souvent coupable. Pourquoi ?
Parce que c’est ancré dans l’esprit populaire que la femme est souillée. Donc, le problème c’est la femme et non l’homme qui commet l’acte. Or, pour abuser d’une personne sans défense, il faut être sacrément tordu. Pourtant, dans nos sociétés patriarcales et machistes, il est plus facile de jeter la faute sur la victime que voir le problème en face. C’est-à-dire : que se passe-t-il dans l’éducation et dans la tête des hommes pour qu’ils en arrivent là ?

Le street harassment passe souvent inaperçu. Il est, si l’on peut dire, toléré dans notre société même si c’est une forme de violence envers la femme... Qu’en pensez-vous ?
Puisque c’est plus facile de blâmer la victime, il est donc naturel de minimiser voire de nier la revendication des femmes qui osent en parler. Si on en arrive à banaliser le viol, alors une remarque mal placée… la belle affaire ! On voit bien que cela gêne les hommes de prendre la mesure de ce qu’ils font.

Dans nos sociétés machistes, il est plus facile de jeter la faute sur la victime que voir le problème en face"

On accuse souvent la fille qui a été victime de violence sexuelle de l’avoir cherché ! Pourquoi cette mentalité ?
Pour blâmer une victime, il faut bien lui trouver un tort : son comportement, la façon de s’habiller… Si la victime « provoque », cela déculpabilise les hommes. Une exposition récente, à l’université du Kansas, mettait en scène les vêtements portés par les victimes de viol. Or, la majorité d’entre elles n’étaient pas en tenues dites provocantes (cf. article du Huffington Post). Cela prouve bien qu’il n’y a pas de relation de cause à effet. Dans l’imaginaire collectif, il est compris qu’une femme qui se fait violer l’a forcément cherché. Il y a
peut-être un début d’explication dans le fait que toutes les religions, sans exception, font de la femme une provocatrice. Cela permet de mieux asseoir l’hégémonie des hommes.

Les violences sexuelles se multiplient à Maurice. Pourquoi cela ?
Elles ne se multiplient pas. La parole s’est libérée et il y a davantage de femmes qui dénoncent. Du temps de nos grand-mères, les femmes avaient moins de droits et de reconnaissance et elles subissaient de plus grosses pressions. Elles n’en étaient pas moins victimes. Toutes les familles de l’île ont un tonton qui a les mains baladeuses quand il est saoul. Parmi mes patientes plus âgées, je retrouve la même proportion d’abus et de viol, mais le tabou est plus fort. Il faut une relation thérapeutique solide pour qu’elles osent en parler et malgré le nombre d’années passées, elles en souffrent toujours autant.

Comment pouvons-nous arrêter la violence envers la femme ?
En éduquant les hommes. Bien sûr qu’il faut apprendre à nos filles à se défendre mais la principale cause de ce fléau est bel et bien le comportement des hommes. Donc, c’est aux parents d’apprendre à leurs fils à devenir des gentlemen, c’est aux mamans comme aux pères d’apprendre à leurs garçons ce qui se fait ou pas, exactement comme on leur apprend à ne pas mentir ou voler.

Comment venir en aide à quelqu’un qui a été victime de violences sexuelles ou autre forme de violence ?
Il n’y a que la thérapie avec un psychologue qualifié et spécialisé dans la question pour arriver à apprendre à vivre avec un tel traumatisme. Attention car même en ayant un Master en psychologie, tous les psychologues ne sont pas spécialisés. Or, cette problématique est tellement délicate et surtout très peu abordée à l’université, qu’il faut faire attention à ne pas faire plus de dégâts.