Moonindra Nath Varma : le dernier historien ‘pur rouge’

Par Pradeep Daby O commentaire
Moonindra Nath Varma.

Il était l'un des derniers témoins et protagonistes, souvent dans l’ombre, de l’ascension du Parti travailliste (PTr), mais aussi des années sombres de ce parti.

L’historien Moonindra Nath Varma, décédé le vendredi 19 janvier 2018, a surtout apporté son éclairage sur l’histoire sociale et politique de Maurice jusqu'à ses derniers jours, au moment il complétait les deux derniers livres du 2e tome de The Political History of Mauritius.

À 88 ans, il était resté un écrivain lucide, doublé d’une conviction laborite indefectible de cette génération qui a pris ses racines socialistes dans les années de lutte contre l’oligarchie sucrière franco-mauricienne des années 50-60. Même si Moonindra Nath Varma a fini par devenir un « petit-bourgeois », archétype de la communauté de Sodnac, il n’a jamais cessé de rappeler à travers ses livres les années de lutte sociale qui ont émaillé l’histoire contemporaine de Maurice.

Mais son fils, Yatin Varma, ancien Attorney-General, membre du politburo du PTr et le benjamin de ses quatre enfants, explique ainsi cette ascension sociale. « Mon père avait fait le choix de la carrière professionnelle plutôt que la politique et il voulait que ses quatre enfants réussissent leur parcours scolaire. Il a toujours été méticuleux, rigoureux et très familial. Il n’a pas accumulé de fortune. Il voulait juste un train de vie qui conviendrait à  sa famille. C’est la raison pour laquelle il a choisi la carrière de fonctionnaire. »

Piqûre socialisante

Cette piqûre socialisante qui l’a constamment habité, il faut sans doute la rechercher dans son passé, marqué par une enfance difficile au sein d’une « famille très pauvre » de Vacoas. « Mon grand-père était laboureur et tellement pauvre qu’il avait dû interrompre les études de mon père en cinquième, avant que ce dernier ne  les reprenne à 15 ans, en prenant des leçons particulières », raconte Yatin Varma. Le GCE ‘O’ en poche, le jeune Moonindra part en Inde, où un oncle qui y a élu domicile l’accueille.

« C’était une époque très perturbée à ce moment-là en Inde, qui venait de connaître la Partition. C’est le père de Sushil Kushiram, qui était un seepoy, qui l’avait conduit chez l’oncle », relate Yatin Varma. Durant sept ans à Delhi, il passe une licence en histoire, une maîtrise en science politique et étudie aussi le Foriegn Affairs et le Public Administration.

De retour à Maurice, il prend de l’emploi au collège Mauritius, que dirige Jaynarain Roy, une personnalité proche du Parti travailliste. Plus tard, il s’en va fonder le collège Imperial, avant de se joindre à la fonction publique.

Un ticket face au travailliste Beejadhur

À deux reprises, il s’est trouvé devant le choix de se lancer dans l’arène politique. Il l’a raconté à Yatin : « Aux élections de 1959, Sir Seewoosagur lui avait proposé l’investiture travailliste à Vieux Grand-Port. Mais il avait posé cette question au leader du PTr : « Si vous aviez à donner un conseil à votre propre fils, est-ce que vous lui demanderiez d’être candidat ? Sir Seewoosagur lui a répondu : ''Non''.

À ce moment-là, il a décliné l’offre, en pensant à cette réponse ».  En 1963, ce sera au tour de l’Independant Forward Bloc (IFB) de lui offrir un ticket face au travailliste Aunauth Beejadhur, mais devant son refus, la proposition échouera à Anerood Jugnauth qui gagnera l’élection. De manière plus paradoxale, selon Yatin Varma, à la demande de Jules Koenig, Francis Sadien, ex-PTr passé dans le camp PMSD, avait approché Moonindra Nath Varma pour lui demander de rejoindre le parti des Bleus. « Mon père avait, bien entendu, refuse l’offre ».

S’il a été tant courtisé à ce moment-là, c’est sans doute à cause de sa très forte personnalité, mais aussi parce qu’un oncle était déjà connu en politique pour son engagement au sein du Hindu Congress, où se côtoyaient Anerood Jugnauth, l’avocat Premchand Dabee, Heeralall Bhugaloo, qui allait devenir une grande figure du MMM, et Deven Varma. « Mon père a été proche du groupe, avant d’en prendre ses distances lorsque ses dirigeants discutèrent du projet de créer un parti politique », confie Yatin Varma.

Convictions « rouges »

S’il n’a jamais pris la parole lors d’un meeting du PTr, ou apparu en public à côté des dirigeants rouges, Moonindra Nath Varma a toujours eu des convictions « rouges » chevillées au corps. « En 1982, au moment où le PTr était au plus bas dans les sondages, il a emmené sa famille voter pour les candidats travaillistes, en disant qu’il ne serait pas celui qui mettrait le dernier clou dans le cercueil du PTr. Lorsque moi-même, je lui ai fait part de mon souhait de m’engager en politique, le choix du Labour s’imposait », dira Yatin Varma. Pas plus tard que décembre 2017, le domicile des Varma à Sodnac s’était transformé en Q.G du PTr pour la partielle à Belle-Rose/Quatre-Bornes.

Sa production littéraire, qui contient aussi des ouvrages en hindi, témoigne d’un grand sens de l’observation de la vie politique mauricienne. Si au nom d’une certaine idée du socialisme, il  a été un farouche adversaire de la bourgeoisie sucrière des années 50-70, il s’en est aussi pris au MMM, dont les idées « communistes » écrit-il, étaient une menace à la stabilité économique et sociale de Maurice.

Moonindra Nath Varma, arya-samajiste convaincu, a sans doute été un des maillons forts qui ont assuré la pérennité du PTr au fil des décennies en colorant son combat d’un teint socialisant,  mais aussi une figure respectée parmi la classe politique.